vendredi 28 mars 2008

Iya-saka-saka-saka-sano-sano-sa (poème d'ITOH Hiromi) (1987)

Le 15 septembre. Le cri de la fête a été unifié à « Boshita[1] ». Cloches, tambours et trompettes. Cloches, tambours et trompettes. Les hommes adaptent leurs corps au rythme, dansent, s’excitent, se tendent, s’enivrent au regard des autres. Les chevaux ornés s’excitent. Les chevaux urinent sur la rue comme de grands jaillissements. Des excréments mous, tièdes et humides s’entassent sur la rue sortis d’anus des chevaux. Les hommes dansent en les écrasant. Les garçons à la fête ont envie de dire que les chevaux ont de grosses couilles. Surtout aux jeunes filles qui se sont préparées pour la fête à l’instar des hommes, maquillées, et en se pressant leurs seins. Ils le leur disent et tout le monde rit. Les hommes à l’âge sexuellement épanoui. Les chevaux à l’âge sexuellement épanoui. Cloches, tambours et trompettes. Le rythme adapte les corps d’hommes au rythme. Iya-saka-saka-saka-sano-sano-sa.


Soyez bienheureux

Bienheureux est le coït

Les hommes croissent et croissent

Les hommes meurent et meurent

Ils croissent et croissent

Ils meurent et meurent

S’ils croissent ou meurent

Bienheureux est le coït

Le coït est amusant

Amusant est le bébé

Je l’ai dit jusque là et mon mari m’a dit

Ce n’est pas vrai

Je pense que ce n’est pas ta logique

Lorsque je lui ai demandé

Qu’est-ce que je dois faire alors ?

Il m’a dit

Le coït n’est pas le mot

Il ne correspond pas à ta logique, voire à celle de toutes les femmes, je suppose

Soit, j’ai dit

J’ai remplacé tous les mots coït par la baise, mais

Mon mari a dit

Non, non

Il me semble que ça ne correspond pas non plus à ta logique

Quand je lui ai dit

Je ne vois pas où est la faute

Il m’a dit

Je pense qu’il te manque la pensée qui trouve le coït amusant

De surcroît, tu n’as jamais utilisé au quotidien le mot comme la baise en t’amusant

Il me l’a dit

Par conséquent, ta logique n’est ni coït ni baise

Elle est quelque chose de bien différent

Même pour celle de toutes les femmes

Elle doit être quelque chose de différent autant que je comprenne

Soit, j’ai dit

J’ai substitué

À tous les coïts remplacés par la baise

L’accouchement


Soyez bienheureux

Bienheureux est l’accouchement

Les hommes croissent et croissent

Les hommes meurent et meurent

Ils croissent et croissent

Ils meurent et meurent

S’ils croissent ou meurent

Bienheureux est l’accouchement

L’accouchement est amusant

Amusant est le bébé


C’est bien ça

Mon mari est convaincu

C’est bien ça

Mon mari rit

C’est bien ça

Je ris moi aussi

C’est bien ça

La logique des femmes

Je n’aime pas l’expression comme la logique des femmes

C’est bien ça

Une logique des femmes tout de même

C’est bien ça


Soyez bienheureux

Bienheureux est l’accouchement

Les hommes croissent et croissent

Les hommes meurent et meurent

Ils croissent et croissent

Ils meurent et meurent

S’ils croissent ou meurent

Bienheureux est l’accouchement

L’accouchement est amusant

Amusant est le bébé

Le bébé danse

Danse le cheval

Le cheval a détruit

Bienheureuse est la destruction

Truie truie détruit[2]

Bienheureuses sont destruction et reproduction

Il y a reproductions croissantes

Iya-saka-saka-saka-sano-sano-sa


Mon mari a dit

Je veux que ce soit encore plus proche de toi

Diminuer les bébés

Concevoir les bébés

Accoucher les bébés

Avorter les bébés

Câliner les bébés

Supplicier les bébés

Tuer les bébés

Abandonner les bébés

Iya-saka-saka-saka-sano-sano-sa


Je veux que ce soit encore plus proche de toi

Diminuer Kanoko

Concevoir Kanoko

Accoucher Kanoko

Avorter Kanoko

Câliner Kanoko

Supplicier Kanoko

Tuer Kanoko

Abandonner Kanoko

Manger Kanoko


L’homme dont j’ai serré la main hier soir

Laquelle j’ai embrassée

Et que j’ai baladé sur tout le trajet

À Sakuradaï Fujimidaï Hatsudaï Surugadaï Nanpeidaï[3] sans que je puisse décider de me séparer

Était un homme mince de petite taille

Moi, j’adore les jeunes hommes minces de petite taille

Il tape le clavier d’ordinateur

Il tape le clavier d’ordinateur

Il tape

Cela apparaît clairement sur le moniteur

Je me suis accroché à lui

J’ai sucé le doigt mince du jeune homme

Clair

Iya-saka-saka-saka-sano-sano-sa

Mon mari est absent

Je fais attention

Pour qu’il ne le découvre pas

Même s’il le découvre, je crois qu’il me pardonne

J’adore les hommes myopes, musclés et un peu chauves, petits ou grands

J’adore les hommes mûrs, poilus, ayant pris de l’embonpoint, de taille relativement petite

J’adore les hommes de grande taille qui a la vertèbre comme le pénis et la moelle osseuse comme le sperme

J’adore les hommes aux paupières fendues, qui ont la fracture de jambe, ni petits ni grands

J’adore les hommes qui ont le poignet extrêmement mince

J’adore les hommes qui ont la longue langue

J’adore les hommes de petite taille qui ont une cicatrice de brûlure à la main droite

J’adore les hommes

Alors que c’est la femme que j’aime depuis non moins de quinze ans et avec qui que je veux mourir

J’adore les hommes à part cela

Et puis surtout

J’adore les hommes dont le visage ressemble au mien, c’est-à-dire

Aux pommettes saillantes, aux yeux en amendes qui sont loin l’un de l’autre

J’adore les hommes gentils même s’ils sont parfois rudes

J’abhorre les hommes vieillis aux orbites creuses qui ont la même constitution que moi, c’est-à-dire

Au cérumen poisseux, aux aisselles puantes

Non, je les adore

Non, je les abhorre

Je les abhorrais

Je les adorais

Non, je les adore

Je posséderai par mon esprit mon fils qui naîtra dans un avenir pour avoir le mêmes visage, constitution et caractère que moi

Je l’aime

Bien que je ne l’aie pas encore rencontré

Je l’aime

Puis-je le voir un jour ?


S’ils croissent ou meurent

Bienheureux est l’accouchement

L’accouchement est amusant

Amusant est le bébé

Le bébé danse

Danse le cheval

Le cheval a détruit

Bienheureuse est la destruction

Truie, truie, détruit

Bienheureuses sont destruction et reproduction

Il y a reproductions croissantes

Iya-saka-saka-saka-sano-sano-sa

Il y a citations et références à L’histoire de Komachi de Ôta Shôgo, la fête de Boshita-matsuri de Kumamoto, des lettres à moi de Araki Yoshinobu[4].



[1] Boshita-matsuri. Le nom d’une fête annuelle à Kumamoto dans le sud du Japon à l’île de Kyûshû.

[2] Boshita boshita horoboshita. Le dernier mot veut dire “On a détruit”.

[3] Noms de lieux de Tôkyô.

[4] Photographe japonais.

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mercredi 26 mars 2008

La vie de Takagi Kyôzô (biographie succincte)

Takagi Kyôzô naquit à Aomori en 1903. Elevé dans une situation complexe comme le cadet d'une famille recomposée, il perdit sa mère assez tôt, devenue folle suite à un grand incendie causé par le séisme. Il vécut une enfance solitaire, ayant des problèmes avec sa belle-mère. Il était enfant du choeur, et la vocalisation qu'il a apprise sera utile à sa récitation plus tard. Après être pion d'une école élémentaire à Horodzuki pendant quatre mois, il finit ses études au lycée d'Hirosaki (40 km d'Aomori). Embauché au Journal d'Aomori, il connut le rédacteur chef Fukushi Kôjirô. Kyôzô commence à écrire des poèmes en patois selon le conseil de Fukushi, poète et théoricien du régionalisme littéraire.
Passé à la Mandchourie avec sa femme sans but précis, il reprit ses études à la faculté de médecine. Son épouse Fuchi mourut bientôt du tuberculose. Il se remaria quatre ans plus tard. Cette seconde épouse souffrait beaucoup de l'indifférence sentimentale du poète qui n'écrirait que des poèmes pour sa première femme. Il demanda l’instruction poétique au poète moderniste Anzaï Fuyué qui vivait à Dalian alors. Devenu oculiste, il continua à écrire des poèmes et des romans. Il publia son premier recueil de poèmes Marumero (Coing), dédié à sa femme disparue, en 1931. Le mot marumero est la forme japonisée du mot portugais marmelo. Ce livre imprimé avec une graphie particulière fut le premier essai à écrire des poèmes en patois. Illisible pour la plupart des Japonais, il fut inaperçu à l'époque, et il ne reste aucun exemplaire de cette première édition. La guerre finie, il dut quitter le continent, mais il ne lui eut pas été possible de garder les manuscrits que les renseignements généraux chinois confisquaient.
De retour au Japon, il commença à vivre comme un oculiste, et se remit à écrire. Il réédite ses oeuvres anciennes, dont Marumero, qui eut la collaboration du graveur Munakata Shikô cette fois-ci (1953). Enfin, la troisième édition avec le disque souple qui contenait la récitation du poète (1967) fit connaître cette expérience littéraire sans exemple. Il fut découvert par le poète anglais James Kirkup, qui traduisit ses poèmes en anglais. Il eut plusieurs prix littéraires par la suite.
Tout en restant médecin, il donna plusieurs "concerts" au Japon. Revenu à sa ville natale Aomori à la fin de sa vie, il mourut en 1987. Bien qu'il ait publié plusieurs livres, Marumero reste son oeuvre la plus connue, à laquelle il s'attachait toute sa vie.
Il y a maintenant plusieurs poètes régionaux qui continuent à écrire des poèmes avec leurs dialectes et patois, suivant le chemin montré par Takagi.

vendredi 21 mars 2008

Toni Negri ne peut entrer au territoire japonais

Le philosophe italien Toni Negri allait venir au Japon du 20 mars au 4 avril. L'ambassade du Japon à Paris n'y avait pas trouvé de problème au début, mais elle a soudain changé d'attitude. Pour les sortants de l'Union européenne, le Japon ne demande généralement pas de visa pour un séjour court. (Enfin, c'est ce que je comprends. Désolé, si je me trompe.) Donc, on lui avait dit qu'il n'avait pas besoin de visa, mais Tokyo le lui a demandé de déposer le dossier pour l'obtention du visa le 17 mars. (La loi n'a pas changé pendant ce temps.) Il l'a déposé le jour même dans la hâte, mais le document administratif sur son passé a été exigé le lendemain. Comme Negri se trouve actuellement en France, il ne l'a pas sur lui, donc il devait renoncer à ce voyage. Il lui faut absolument un document qui prouve officiellement que c'était un criminel politique, sans quoi l'immigration japonaise ne peut pas accepter son entrée au Japon. Mais il y a un grand doute que ce document existe vraiment. Le robotisme des fonctionnaires japonais est à déplorer, mais je ne croyais pas qu'il était à tel point. Ce n'est pas le ministère des affaires étrangères, mais le ministère de la justice (auquel la police et l'immigration appartient) qui s'y est opposée.
Au fait, les Japonais sont très souvent allergiques aux "Rouges", malgré le passé qu'ils les persécutaient pendant la Deuxième Guerre mondiale comme les ennemis imaginaires et intérieurs. (Peut-être que l'emploi de la préposition "malgré" n'est pas approprié ici.) Il y a quelques mois, un moine bouddhiste sympathisant communiste a été déclaré coupable de la violation de domicile, pour avoir distribué des tracts du PCJ dans une résidence. Normalement, il n'y a pas de personnes pour porter plainte dans ce cas. Tout simplement, le nom du parti communiste était marqué sur ce qu'il avait dans sa main, quelqu'un a appelé la police pour cela. Je ne dirai pas que la police et le juge soient anticommunistes, car c'est une dégénérescence du raisonnement. (Malheureusement, les bien-pensants de gauche adoptent souvent cette façon de penser.) C'est le robotisme inhumain, qui n'a rien à voir avec idéologie politique, qui doit être mis en cause ici.

Je travaillais pendant un an à l'immigration de Tokyo quand j'étais étudiant. Comme la condition de détention était très mauvaise, même les détenus dont un seul coup de téléphone pouvait résoudre le problème devaient attendre leur tour pendant quelques semaines dans la maison. Il était carrément interdit de le faire, mais il m'arrivait des fois de téléphoner à leur lieu pour les personnes sympathiques, en cachette de chez moi.
Une fois, un Iranien m'a demandé d'appeler sa "petite amie" compatriote qui allait l'aider, donc je l'ai appelée. Au début, elle me posait beaucoup de questions pour savoir qui j'étais, donc je lui ai expliqué sincèrement ce que je faisais pour aider les détenus. Alors, elle m'a répondu. "Vous êtes formidable. Continuez à aider ces gens-là. Mais je suis désolée, pour l'homme dont vous parlez, c'est une exception. Il le dit à tout le monde, mais il n'a jamais été mon petit ami, il me harcèle depuis tout le temps en revanche. C'est moi qui l'ai dénoncé à l'immigration, car je ne pouvais plus le supporter. Mais ce que vous faites est bien, il faut que vous continuiez à le faire." Cette histoire m'a carrément déprimé, surtout parce que cette femme était vraiment sincère et sympathique au téléphone. Comment je peux cerner les psychopathes harceleurs de leur physique? Il avait l'air normal pourtant. Je ne savais plus, donc d'un coup je n'ai plus jamais accepté de donner un coup de main comme ça, à moins que je ne fournisse un petit goûter pour les détenus sympa.
L'immigration japonaise a jeté Paul MacCartney dans cette prison pour un petit bout de H. Les Japonais appliquent la loi à tout le monde sans jamais tenir compte des particularités des personnages. Ni le musicien ni le philosophe mondialement connus ne font pas d'exceptions. Il y a très peu de gens comme moi qui n'hésitent pas à montrer la préférence au travail. (J'admets que ce n'est pas quelque chose à se vanter.) C'est pour cela que je dis que le policier et le juge pour l'affaire du moine rouge ne doivent pas forcément être anticommunistes. Ils sont trop impartiaux jusqu'à frôler le soupçon d'être des robots.

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jeudi 20 mars 2008

Coing (poème de Takagi Kyôzô)

Coing - Le rêve du moment du décès de Fudji

Je passais le sentier étroit dans les herbes mortes lorsque je trouvai un coing tombé dans la boue. Mon cousin mort y mangeait une boulette de riz. Je voulus ramasser le coing, mais je n'y arrivai pas quoi que je fasse......

Ah! il doit neiger maintenant aussi dans mon pays.


***

Fudji (Fuchi) est la femme du poète, décédée très jeune. Le recueil de poèmes "Marumero" (Coing) est dédiée à sa mémoire. Tous les morceaux que j'ai traduits sont tirés de ce livre.

Comme la traduction de ces poèmes est assez hâtive, j'attends vos conseils, suggestions et commentaires, même si vous ne parlez ni japonais ni tsugaru :)
Vous pouvez consulter la version originale au lecteur sur MySpace (Cliquez sur le bouton "Lyrics").

L'article précédent: Trois poèmes de Takagi Kyôzô

Trois poèmes de Takagi Kyôzô

Elle, ce jour-là...

Sur le sentier où on allait ramasser les bourgeons,
Je me souviens, là-bas, une tourterelle roucoulait.
Au marécage où on allait prendre les pétasites,
Je me souviens, là-bas, un coucou chantait.

Au bord de la rivière où elle m'a répondu pour la première fois,
Sentait l'odeur des roses sauvages,
Dans le bois des pins où elle m'a entendu,
Je me souviens, un tarin des aulnes gazouillait.

Ah! maintenant que tout ça commence à ternir,
A ce crépuscule dans le centre de Tokyo avec sa circulation mouvementée,
Ce que je comprends au fur et à mesure avec le temps est
Ses sentiments qui faisaient jeter les pétales du pissenlit
Une par une, une par une,
A elle, ce jour-là, sur le chemin de retour du bois.


***

Tourterelle orientale

Pétasites japonais

La jeune pousse et le tige sont comestibles. Cette plante ressemble fort à la rhubarbe.

☆☆☆

Eclair sur la rizière

Les grenouilles coassent et il y a éclair sur la rizière,
Mais elle ne sort pas encore.
Il finit par pleuvoir et je suis trempé comme une soupe,
Mais je ne veux plus bouger d'ici à tout jamais.

Comme la pluie se fait violente peu à peu,
Les grenouilles ne coassent plus,
Et il paraît que la nuit tombe,
La lumière de chez elle s'est éteinte.

☆☆☆

L'existence - La nuit du jour du mariage -

Ca, ce n'est que le vent,
C'est les peupliers qui font ce bruit.
Pleure pas.
Pleure pas.
As-tu déjà vu une nouvelle mariée pleurer comme ça?
Pleures-tu puisqu'on n'a pas un sou?
Pourquoi doit-on fêter un mariage aussi misérable?

(C'est comme si tout nous avait été prodigué.)

Même si nos corps maigres se touchent,
Ca ne chauffe pas du tout.
Ah! nous deux,
Nous sommes telles les mouches qui soustraient la lumière du jour.
Fréquenteras-tu le bureau dès demain, habillée de jupe violette et de manteau noir, toi aussi?
On est nouveau mari et nouvelle mariée misérables.
Pleure pas.
Pleure pas.
Il n'y a rien d'effrayant.
Ca, ce n'est que le vent,
C'est les peupliers qui font ce bruit.

L'aube (poème de Takagi Kyôzô)

Ca doit être maman qui fait ce bruit en faisant pipi debout.

Papa est rentré, tout couvert d’écailles,
En sortant du brouillard.

C’est une bonne pêche!

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La tempête de neige (poème de Takagi Kyôzô)

Les enfants,
Allez faire dodo tout de suite!

Eh!
Ca, c'est le hurlement du loup blanc
Qui court dans les parages.
Mamie et papy morts vous guettent
Du coin du grenier.

Les enfants,
Allez faire dodo tout de suite!


***

C'est une particularité étrange de ma région: Les berceuses font peur aux enfants. Ce court poème et son ton puisent l'inspiration de cette tradition populaire.

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mercredi 19 mars 2008

Quatre poèmes de Takagi Kyôzô

(Cliquez sur le titre pour écouter la récitation. Le site est MySpace.)

Calendrier noir de suie (Susukeda koyomi)

Le jour où est partie ma soeur, mariée,
Les fruits de l’éléagnus étaient tout rouges dans le jardin,
Et le jour où est partie maman, morte,
La neige humide tombait, me semble-t-il.
Le moment où est parti papa, mort,
Etait le temps où le gel fondait sur le toit,
Et le soir où je suis parti de chez moi,
Il y avait feux d’artifice du kermesse au ciel.

***

Eléagnus













☆☆☆

Mauvaise récolte (Kegazu)

Cette pluie froide tout prête à changer en neige, et cet épi maigre.
Néanmoins, je dois battre le bidon pour chasser les moineaux piaillards.
Il paraît que la mer s’agite, une volée de mouettes vient criailler.
Papa, au visage étourdi, ne fait que relire les lettres de sa fille partie à la filature,
Maman veut encore cuire les bouts de patates ramassés au champ, mais il n'y a pas suffisamment de feu dans le foyer qui fume,
Et il n’y a plus d’allumettes.
La fumée s’étend dans toute la maison et le bébé crie à tue-tête, ce sera une soirée chiante encore une fois...

***

Les jeunes filles travaillaient à la filature de soie sous condition pitoyable. La soierie était la première industrie au Japon pendant longtemps. Comme les magnaneries se situaient au nord de la région du Kantô (Centre-Est dont le chef-lieu est Tôkyô), les jeunes filles de la région pauvre du Nord-Est devaient partir au loin pour travailler. Cette histoire fait partie de la littérature populaire des Japonais modernes.

☆☆☆

Mouette (Gomé)

Tu vois que la mer s'agite,
On dit que la pêche est maigre.
Mais maman où est-elle partie?
Le bébé pleure dans le séjour.
Pourquoi ne pas allumer la lampe?

☆☆☆

Caillou (Ishiko)

Esprit tordu,
Caillou qui se tait même écrasé.

Si je restais silencieux, ne serais-je pas caillou un jour?

Une vie dans l'égout qui ferait pulluler les vers.

N'y a-t-il personne pour me jetter là-haut vers le ciel?

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vendredi 14 mars 2008

Drapeau contre le vent (poème de TAKAGI Kyôzô)


Drapeau battant au bout du mât,
C'est l'heure de quitte ma ville natale.
Le vent fondant la neige se fait froid à mes oreilles,
Les branches nues de la saule pleureuse tremblotent sur la rive.
Ah! là-bas, il n'y a pas une ombre pour me souhaiter bon voyage,
Et le toit du temple brille au loin.
Ah! la ville où je suis né!
Ceci est un berceau désormais trop petit pour moi.
Regarde la face de cette ville glaciale.
Elle ricane telle une marâtre.
Ah! j'aimerais tout rejeter mais...
Drapeau flottant!
J'ai un je ne sais quel ressentiment
Qui couperait mon doigt.

Le sifflet a sonné.
Maintenant, tout est fini.
La proue tourne pour montrer sa poupe à ma ville.
Fort est le vent une fois au large.
Ah! drapeau battant,
Déchire-toi et envole-toi
Vers la mer criante!

***

Poète sur le point de quitter la ville d'Aomori.

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mardi 11 mars 2008

Village sans soleil (poème de TAKAGI Kyôzô)


Village sans soleil - A Horodzuki, péninsule de Tsugaru


Est-ce que le soleil a brillé
Une seule fois sur ce village ?

Les assises de la maison sont toutes rongées par les bestioles
Et il paraît qu'elle s'incline vers la mer, l'arrière écrasé par la haute montagne écrasante.
Regarde
Le mont Madsumé là-bas sous le soleil.
Est-ce que cette belle lumière a éclairé
Une seule fois notre village?
Tout le monde sent la pauvreté.
Leur corps sent le poisson.
Les jeunes se sont tous enfuis d'ici.
Il ne pullule que des pépés et mémés dont on dirait que ce sont les algues qui poussent à leurs têtes.
Ah! nos fils qui sautaient dans la mer comme les dauphins,
Où sont-ils passés?
Tout ce qui est rejeté dans la rue est les coquilles d'autrefois.
Un seul arbre pousserait-il si les arêtes de poisson pourrissaient?
Il ne traîne que le brouillard matin et jour,
Et la nuit, les morts sanglotent au large.

Aomori est la région la plus pauvre du Japon, et le revenu moyen n'est que la moitié de Tokyo même maintenant. J'habite dans une grande ville, mais les petits villages au nord de la péninsule de Tsugaru comme Horodzuki sont complètement privés d'agréments modernes. Le mont Madzumé (Matsumaé) se trouve à l'île de Hokkaïdô, plus riche qu'Aomori. Le poème date de 1931, mais presque rien a changé.

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Ce ne sont pas des haïkus

D'abord, je cite un exemple de haïku libre d'Ozaki Hôsaï (1885-1926).
咳をしてもひとり

Même si je tousse, je suis seul.

Séki-o shi-té-mo hitori. (9 syllabes)
Hôsaï était un alcoolo solitaire qui souffrait de tuberculose.
Emu par ce haïku, Tanéda Santôka (1882-1940), l'autre représentant de ce courant du haïku libre, répliqua à Hôsaï.
からすないて私もひとり

Corbeau croasse et moi aussi, je suis seul.

Karasu naï-té watashi-mo hitori. (13 syllabes)
Le premier est beaucoup mieux que le second sans conteste, mais cela ne veut pas forcément dire que Hôsaï soit un meilleur poète que Santôka, poète vagabond, beaucoup plus ouvert que Hôsaï, ermite à la fin de sa vie.

La poésie japonaise a connu un renouveau moderniste presque en même temps que ces deux haïjin (poète de haïku). Même si la poésie moderniste ressemble au haïku, il faut que vous compreniez qu'elle soit indépendante du renouveau du haïku, mouvement solitaire qui n'a pas eu de portée culturelle auprès des poètes contemporains. Par contre, ce modernisme japonais était une réponse de l'Extrême-Orient aux poètes occidentaux comme les futuristes et les imagistes.
Le poème moderniste le plus connu est d'Anzaï Fuyué (1898-1965).
春 Le printemps
Haru

てふてふが一匹韃靼海峡を渡っていつた。

Un papillon traversait le détroit de Tartarie.

Chôchô-ga ip-piki Dattan-kaïkyô-o watat-té it-ta.
La grande différence avec le haïku est que la poésie moderniste a un titre, "Le printemps" pour celle-ci. Le détroit de Tartarie se situe entre l'île de Sakhaline et le continent.
Kitagawa Fuyuhiko (1900-1990), ami d'Anzaï, était doué pour ce genre de poèmes courts. Ces deux habitaient la Chine à l'époque. Je cite son poème le plus connu.
馬 Le Cheval
Uma

軍港を内蔵している。

Contient le port militaire.

Gunkô-o naïzô-shi-té-iru.
Ce poème énigmatique a suscité beaucoup de discussions, mais il ne s'agit pas de métaphore ici. Le poète se trouvait sur la colline au bord de la mer, et il contemplait le port militaire. Là, un cheval apparut, et il entrava sa vue.
Takahashi Shinkichi (1901-1987) fut le premier poète dadaïste au Japon. C'est le seul poète au monde qui ait pratiqué le dadaïsme bouddhique autant que je connaisse.
るす L'absence
Rusu

留守と言へ
ここには誰も居らぬと言へ
五億年経つたら帰つて来る

Dis qu'on est absent
Dis qu'il n'y a personne ici
Je reviendrai dans cinq cent millions d'années.

Rusu-to ié / Koko-ni-wa daré-mo ora-nu-to ié / Go-oku-nen tat-tara kaét-té kuru
Je cite le poète de ma ville Takagi Kyôzô (1903-1987) pour finir. Takagi sensei commença à écrire des poèmes sous l'influence du modernisme, mais il s'est fait connaître par Marmelo (Coing), le premier recueil de poèmes écrits en patois.
百姓 Le paysan
Hyakushô

吾の鼻穴がら
蝗コアはねだでばせ

Tu vois,
La sauterelle est sortie de ma narine.

Wa-no hanaana-gara / Torabo-koa hané-da débasé
L'oeuvre de Takagi continue à inspirer les poètes des provinces japonaises qui souffrent toujours de la centralisation excessive.

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samedi 8 mars 2008

Japonais fous d'Obama

Les Japonais sont fous d'Obama. Mais cela ne veut pas dire qu'ils soutiennent le Parti Démocrate (tout en restant au Japon), et qu'ils aient la préférence pour lui. Ils s'en foutent complètement. Le système sociétal a réussi a faire pousser l'indifférence politique des Japonais jusqu'à ce qu'ils ne se rendent plus compte qu'Obama est un homme politique. Tout simplement, il y a une petite ville qui s'appelle Obama au bord de la mer du Japon. C'est l'homonymie, non pas l'homme, qui les intéresse, c'est tout. La ville d'Obama fait beaucoup d'Obama goods (ouais, on est au Japon...), en commençant par le Obama T-shirt comme c'est promis, jusqu'à Obama manjû (gâteau fourré), Obama hamburger (avec le poisson de la région)... Les habitants d'Obama veulent qu'on choisisse leur ville comme le lieu des G7, car les G7, c'est les Etats-Unis et leurs acolytes pour les Japonais (généralement, ils n'ont aucune idée de la politique internationale, et je n'exagère pas)... La ville s'appelle Obama, alors elle n'aura aucune chance d'être choisi pour le Sommet, s'il sera le chef d'Etat d'un pays participant. S'ils y réfléchissaient avec un peu de sang-froid, ils le comprendraient. Bon, ce phénomène a l'air anodin, et il y a même des journalistes étrangers qui viennent faire un reportage rigolot. Il paraît que tout le monde est content. Mais est-ce que c'est vraiment anodin? Je n'y crois pas.
Déjà, cette indifférence politique presque cynique ne peut être quelque chose de bien. Et puis, je ne crois pas du tout qu'ils feraient la même chose, si une ville japonaise avait le même nom qu'un candidat caucasien à la présidentielle américaine. Ils croient montrer la sympathie à l'égard de Barack Obama, mais au fond d'eux, ils ont un mépris racial, bien qu'inconscient. Les Japonais étaient fiers d'être "blancs d'honneur" sous l'apartheid sud-africain. Ils montrent seulement le manque de ce fameux respect japonais, pourtant habituel à eux, à l'égard d'Obama. C'est un pays où un journaliste qui présente une émission politique depuis plus de vingt ans ose prononcer au petit écran: "Je ne dois pas le dire, mais Obama est noir." Oui, tu ne dois pas le dire, car j'ai honte qu'un beauf franchouillard à la sauce de soja soit un journaliste reconnu de mon pays. Vous vous demandez peut-être: "Comment ça? Les Japonais n'ont pas la solidarité des gens de couleur?" Mais non. Depuis que Fukuzawa Yukichi, le penseur fondateur de l'idéologie du Japon moderne, a dit qu'il fallait que le Japon soit un pays européen et qu'il sorte de l'Asie, les Japonais véritablement schizophrènes se prennent pour Occidentaux. Je dois dire que ce n'est pas quelque chose de ridicule en soi, et ce fondement idéologique n'est pas loin de la latinisation de Kemal Pacha pour les Turcs. Le journal Marianne s'est moqué une fois de Bolkestein qui a déclaré qu'il était contre la permission d'entrée du Japon à l'UE, tout en s'abstenant de prononcer sur le problème turc, mais c'est une question sérieuse pour certains Japonais.
Je dois ajouter que ce qu'a dit Fukuzawa n'était pas vraiment stupide. Dans les circonstances historiques où il vivait, il a jugé que l'Europe était un continent des pays indépendants, et l'Asie leurs colonnies. S'il a dit qu'il fallait que le Japon soit un pays européen, cela voulait dire qu'il devait garder son indépendance, et sa pensée a bien eu une utilité historique dans la situation urgente juste après l'ouverture des frontières du pays. Mais maintenant, les soi-disant héritiers de la pensée de Fukuzawa ne comprennent plus ce que le penseur voulait dire, tout comme les islamistes qui insistent à comprendre le Coran à la lettre, voire à leur façon arbitraire.
Personne n'est conscient de ce racisme subreptice des Japonais envers la personne d'Obama, même ces journalistes américains et européens qui viennent parler de la fièvre de la ville d'Obama, qui se moquent à leur tour, consciemment ou non, de la niaiserie des Japonais, fous d'Obama, mais qui ne comprennent rien du tout à la politique.

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mardi 4 mars 2008

Fleurs de colza

Le poète de haïku le plus connu est sans conteste Matsuo Bashô (1644-1694), mais on a le droit de lui préférer un autre haïjin. Par exemple, Hagiwara Sakutarô (1886-1942), le poète japonais qui a innové la poésie contemporaine, injustement méconnu en France (en tout cas, quel poète japonais contemporain est connu en France?), n'a apprécié que Yosa Buson (1716-1784) comme un poète de haïku.
Contrairement à Bashô qui avait une grande notoriété déjà dans sa vie, Buson était considéré comme un haïjin de second rang jusqu'à ce qu'il ait été redécouvert par Masaoka Shiki (1867-1902). Selon Sakutarô, les haïkus de Buson font penser à la peinture occidentale pleine de couleurs vives, alors que ceux de Bashô sont d'encre de chine. Comment qualifie-t-on généralement les haïkus de Buson? Sakutarô fait le bilan.

  1. Les haïkus de Buson sont réalistes et impressionistes à la fois.
  2. Buson est plus technique que Bashô inspiré.
  3. Bashô est un poète de la vie, alors que Buson est un poète du paysage.
  4. Bashô est un haïjin subjectif, alors que Buson est un haïjin objectif.
Sakutarô est d'accord avec cette analyse, mais il réfute le point de vue que Buson est inférieur à Bashô à cause du manque de profondeur humaine.
Pour ma part, je vais tenter l'analyse phonétique d'un haïku de Buson, comme j'ai déjà fait avec le haïku de Shiki sur le kaki du temple Hôryûji.
Fleurs de colza. La lune est à l'est, le soleil à l'ouest.
菜の花や 月は東に 日は西に
Nanohana-ya tsuki-wa higashi-ni hi-wa nishi-ni
Nanohana (fleurs de colza); ya (particule de césure qui montre l'émotion: ah!); tsuki (la lune); wa (particule pour l'opposition dans ce cas); higashi (l'est); ni (particule du locatif); hi (le soleil); nishi (l'ouest).
On imagine la scène ainsi. Le poète se promène dans la campagne un peu montagnarde. Mais un champ vaste de colza appraît soudain devant ses yeux. L'heure est crépuscule. Il regarde la lune et puis le soleil couchant. On doit imaginer le mouvement de son regard. Une sorte de travelling: un peu en bas juste devant ses yeux, un peu en haut et à droite, et puis à gauche. La couleur dominante est le jaune assombri par le crépuscule.
Buson commence ce haïku par la voyelle claire a: nanohanaya. 4 sur 5 voyelles sont le a. Cette voyelle évoque la lumière restante, douce et printanière. Mais la répartition des voyelles des sept syllabes prochaines est ainsi: 2 a, 4 i et 1 u. La voyelle i croissante annonce le coucher du soleil. Cette voyelle sombre occupe 4 syllabes sur 5 pour la troisième partie.
Ainsi, ce haïku décrit-il phonétiquement la gradation du coucher du soleil et sa couleur changeante.

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samedi 1 mars 2008

Quelques mots japonais mal traduits

Haï ne veut pas dire "oui".
Certains reprochent l'ambiguïté des Japonais, en disant que leur "oui" ne veut jamais dire "oui". Ce reproche est injuste parce que c'est la traduction qui est mauvaise. La faute appartient à la personne qui a fait répandre cette traduction. Le mot japonais "haï" est une réponse qui veut dire "J'ai bien entendu ce que tu m'as dit". Il est vrai que les Japonais pseudo-francophones traduisent tout simplement "haï" dans leur tête par le mot oui, ce qui engendre la confusion.
Tu demandes à un Japonais "Tu peux me prêter un peu d'argent?", et il te répond par un "oui". Cela ne veut pas dire qu'il te prête l'argent. Il te répondrait "Je t'écoute", s'il était conscient de ce problème de traduction.

Sayônara ne veut pas dire "Au revoir".
Déjà, ce n'est ni "Bonjour" ni "Salut".
L'emploi de ce mot est délicat. Dans les situations où une certaine formalité est exigée, ce mot veut dire "Au revoir" en effet. Mais si ta petite amie te dit Sayônara, cela veut dire "Adieu, c'est fini entre nous". Mais on ne peut pas généraliser, car ça dépend des personnes au fond. En tout cas, si quelqu'un utilise ce mot pour la personne qu'il connaît très bien intimement, il y a souvent une nuance de plaisanterie (ou bien une sorte de gêne). Pour dire "Au revoir" en japonais, "Sorédéwa mata" (A la prochaine fois) est préférable.

Konnichiwa n'est pas un mot passe-partout.
D'abord, il faut utiliser Ohayô (gozaïmasu) dès le réveil jusqu'à midi, et Konban'wa dès le coucher du soleil jusqu'à l'heure du sommeil. Donc, on ne dit pas Ohayô à une heure du matin, mais on dit Konban'wa. Mais même pendant la journée où le mot Konnichiwa est censé être utilisé comme une salutation, on doit le prononcer avec précaution.
Il y a une certaine familiarité, gênante pour certains, dans cette salutation. Si tu veux adresser la parole à un Japonais dans la rue, lui dire Konnichiwa est plutôt malpoli. Si tu veux absolument lui parler japonais, tu lui dis "Sumimasen", qui veut dire "Excusez-moi, je vous demande pardon". Mais la meilleure façon par-dessus tout est de lui dire "bonjour" en français, si vous vous trouvez dans un pays où on parle français. Si vous êtes au Japon, vous dites "Sumimasen".
Le mot passe-partout en japonais est plutôt "Dômo", dont la signification est à peu près "Je ne sais que dire". Il peut remplacer bonjour, au revoir et merci. Mais malheureusement, il ne peut être utilisé comme un mot que tu adresses à un passant. Le mot recommandé dans ce cas est toujours "Sumimasen" (se-mi-ma-sé-n).

Itadakimasu ne veut pas dire "Bon appétit".
Ce mot veut dire "Je prends la chose que vous m'offrez avec humilité". La chose peut être un repas, mais elle peut être également une récompense à votre service. Ainsi, c'est les convives qui disent "Itadakimasu", mais jamais le serveur (ce serait absurde). Celui-ci peut dire aux invités "Dôzo méshiagaré", "Veuillez accepter de prendre ce repas".

jeudi 21 février 2008

Kunio intraduisible

Hatoyama Kunio, le ministre de la justice particulièrement injuste, alias la honte du Japon à l'aube du troisième millénaire, a encore fait des bêtises. Il faut qu'on lui donne une bonne fessée!
En 2003, treize personne ont été arrêtées à la ville de Shibushi dans le département de Kagoshima à l'extrême sud du Japon (Kyushu), pour l'achat des votes. Mais il s'est avéré que l'affaire avait été une pure fabrication de la police, qui avait mis en garde à vue certains suspects pendant plus d'un an! :-o
Cette affaire est connue de la façon bien singulière de l'"investigation" de la police de Kagoshima. Le flic a écrit sur une feuille des phrases comme "Papy, je veux que tu redevienne honnête" avec le nom du petit-fils du suspect par exemple. Le policier a pris les pieds de l'accusé à la main, et il lui a forcé d'écraser le papier. Les journalistes n'en parlent pas plus, mais je crois que ce geste voulait dire: "Vois ce que tu fais! Tu écrases les sentiments de ta famille!".
Pour mieux comprendre le caractère ignoble de cette affaire, il faut un peu connaître l'histoire de Japon. Au seizième siècle, les Portugais et les Espagnols ont divisé le monde en deux, et la ligne passait exactement sur l'île de Honshu. J'habite au nord-est du Japon, qui aurait été territoire virtuellement espagnol, mais le sud-ouest du pays appartenait aux Portugais. Vous pouvez facilement imaginer que les Espagnols ne sont jamais venus à ma région, car il aurait été difficile de venir au Japon en passant par l'Amérique. L'équipe de Magellan, portugais tout de même, a failli faire ce parcours, mais ils sont allés plutôt aux Philippines.
Par contre, l'île de Kyushu a été la région qui connaissait un bon nombre de visites des Portugais. C'est la seule région où certains nombres de Japonais ont été christianisés à l'époque. Mais dès le dix-septième siècle, le shogunat de Tokugawa a fermé les frontières du pays pour exclure les étrangers, et le christianisme a été interdit. Les saints du Japon sont ceux qui ont été martyrisés à cette période de l'histoire. Et pour prouver qu'ils n'étaient pas chrétiens, les habitants de cette région devaient écraser l'image de la sainte famille. Ceux qui n'y arrivaient pas ont été tués. Cette affaire de Shibushi a fait rappeler aux gens de la région cette histoire sanglante.
Et Kunio a dit par rapport à cette affaire: "A mon avis, il ne s'agit pas d'une fausse accusation pour l'affaire de Shibushi", ce qui a indigné les concernés. Forcément. Il a expliqué son propos. "Pour moi, une 'fausse accusation' est un cas où le concerné est faussement condamné. Dans cette affaire, ils n'ont pas été jugés coupables. Donc, ce n'est pas une 'fausse accusation' pour moi." D'accord. En fait, même si ce mot japonais enzaï est généralement traduit comme "fausse accusation" et que presque tous les Japonais comprennent le mot dans ce sens, il a donné sa version comme un légiste. C'est acceptable à la rigueur, même s'il oublie probablement que certains ont passé un an dans la prison sous le nom de garde à vue.
Mais dès le lendemain, il ajoute des choses pas du tout nécessaires. Il a dit: "Ce mot enzaï n'a pas de définition..." Mais qu'est-ce que c'est que ça? Alors, pourquoi a-t-il dit que l'affaire de Shibushi n'était pas un cas d'enzaï? Ca n'a aucun sens!
On lui a posé la question sur cette affaire au parlement, à laquelle il a répondu: "J'ai compris. Je n'utiliserai plus ce mot!" Tout comme un enfant. C'est dommage qu'on ne lui ait pas reposé cette question: "Alors comment faites-vous s'il y a vraiment affaire de fausse accusation?"
Et le plus grand parti d'opposition, le Parti Démocrate du Japon, ne lui demande pas sa démission. Est-ce parce que Kunio est le frère chéri de Hatoyama Yukio, un des chefs triangulaires de ce parti?

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lundi 18 février 2008

Mais non! Le clou qui dépasse n'appelle pas le marteau au Japon, mais pas du tout!!!

J'ai le Dictionnaire de proverbe et diction édité chez le Robert, et j'y trouve ce proverbe japonais: "Clou qui dépasse sera enfoncé".
C'est un Robert. Ca a l'air sérieux. Mais il n'y a pas d'explication.
J'ai trouvé un site qui parle de ce proverbe toujours japonais: "Le clou qui dépasse appelle le marteau". Explication: Un problème, une difficulté appelle une solution simple et radicale. Le site s'appelle Internaute Encyclopédie. Ca a l'air sérieux. Mais il me semble que l'explication n'est pas bonne.
Un prêtre français qui s'appelle André L'Héronet a écrit un livre intitulé Le Clou qui dépasse, qui parle de ses expériences au Japon. Je n'ai pas lu ce livre, mais peut-être ce religieux se trouvait-il dans la place du clou qui dépasse, quelqu'un d'exceptionnel qui n'est pas aimé au Japon. Ca a l'air sérieux. Et je peux imaginer la situation.
Mais ce n'est pas sérieux. Mais pas du tout. J'hal-lu-cine!!!
Il y a bien un proverbe japonais qui est écrit ainsi: 出る杭は打たれる. La transcription phonétique peut être "Déru kui-wa utaréru". Mais il y a pas mal de Japonais qui mémorisent ce proverbe à tort et à travers: 出る釘は打たれる. "Déru kugi-wa utaréru." La consonne g est une consonne nasale prononcée comme ng dans le mot anglais sing, et cette consonne faible risque la confusion dans certaines expressions, comme pour ce proverbe. Ce mot "kugi" veut dire le "clou", alors que le proverbe correcte dit "kui", le pieu. Et le clou n'est pas la même chose que le pieu.
L'explication du vrai proverbe est comme suit. Quelqu'un veut faire une haie, et il enfonce plusieurs pieux au sol. Mais il y en a un qui est plus haut que les autres. Donc il bat la tête de celui-ci afin qu'il soit à la même hauteur que les autres. Ce proverbe montre la mentalité des Japonais qui n'acceptent aucune exception. Par exemple, ils veulent plutôt l'absence, voire l'exclusion forcée, de génie exceptionnel, que de se voir gêner par la diversité. Les profs d'école "corrigent" les élèves exceptionnels pour qu'ils soient "normaux".
Vous vous dites peut-être: "Mais ça ne change rien. Avec la traduction 'Le clou qui dépasse appelle le marteau', je comprenais la même chose". Mais est-ce que c'est vrai? Quand on parle du clou, on n'imagine pas d'autres clous qui ont tous la même taille. Donc le mot doit être le pieu.
Je suis vraiment consterné de constater que ce faux proverbe est cité à plusieurs endroits. Il faut que les nipponophiles le sachent au moins. Le vrai proverbe japonais est "Le pieu plus haut que les autres sera enfoncé".

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vendredi 15 février 2008

L'origine du mot yakuza

Ce mot yakuza qui veut dire mafieux japonais vient d'un jeu de cartes, ce qui n'étonne personne sans doute. Mais de quelle sorte de jeu s'agit-il?
C'est un jeu appelé oïchokabu qui ressemble au jeu de baccara. Le but est d'avoir neuf (ou dix-neuf) point, et dix ou vingt points égalent zéro point.
Le mot yakuza peut être divisé en trois éléments: ya, ku et sa (la transcription recommandée du mot reste néanmoins yakuza), qui impliquent respectivement 8, 9 et 3. Les débutants de la langue japonaise doivent y faire attention. A l'exception du vrai mot ku (ou kyu) qui est le chiffre 9, ya et sa ne sont pas des mots, mais des éléments composants.
Alors, pourquoi la suite 893 peut signifier un mafieux? Vous devez imaginer le jeu. Vous avez la carte 8 au début, ce qui n'est pas du tout une mauvaise main. (En argot, ce chiffre 8 est appelé oïcho. Ça vient de l'espagnol par hasard?) Vous pouvez en rester là, mais vous êtes joueur. Si vous aurez l'as par la suite, vous aurez neuf points (kabu). Mais c'est le 9 que vous tirez, vous avez maintenant 17, c'est-à-dire 7 points. Vous n'êtes pas content, car vous avez perdu 1 point par rapport à la main précédente. Vous ne perdrez pas, mais vous ne gagnerez pas non plus avec cette main. Par conséquent, vous tirez une autre carte en attendant l'as ou le 2, mais vous tirez le 3, ce qui vous fait perdre le jeu.
Donc la suite la plus mauvaise 893 de ce jeu veut dire "la main qui ne vaut rien". Le yakuza, c'est un vaurien.

Article précédent: Qu'est-ce que le mot arigato veut dire vraiment?
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mercredi 13 février 2008

Scandale Japan Airlines

Le fait a été découvert que la compagnie aérienne Japan Airlines (JAL) avait fait une enquête sur la vie privée des hôtesses de l'air à leur insu, et elles ont porté plainte à l'encontre de l'employeur pour les dommages moraux. Le rapport secret disait par exemple: "Elle a un problème. Elle est divorcée." "C'est une mère célibataire." "Il paraît que c'est une libertine." On ne sait pas vraiment pourquoi ils ont mené cette enquête.
La compagnie a accepté de payer les indemnités de 48 millions de yens (300.000 euros), tout en précisant qu'elle ne donnait pas du tout raison aux plaignantes, mais qu'elle le fait seulement pour le confort des clients (de quel confort parlent-ils?). Pourquoi alors que les dirigeants n'écoutent pas ce que les hôtesses de l'air disent? C'est "parce que ce qu'elles allèguent est non fondé, et pas clair". Mais bien sûr...
C'est impressionnant que les hommes peuvent être bêtes. Elles ont porté plainte pour le comportement sexiste des dirigeants, qui leur répondent cette fois "ce que les femmes disent n'est jamais clair, mais bon, nous vous paierons, donc soyez belles et taisez-vous". Les hôtesses ont fait appel. L'affaire continue...

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mardi 12 février 2008

Faut parler anglais, Audrey Tautou!

La chaîne nationale NHK passe l'émission de trente minutes "Faut parler anglais" une fois par semaine vers 23 heures. Le problème est que ce programme n'a rien d'éducatif, mais c'est une émission vaguement divertissante, plutôt bizarre et incompréhensible.
La séquence la plus space est l'interview des stars hollywoodiennes. Franchement, ça ferait pâlir Raphaël Mezrahi. Chaque semaine, une personnalité "degré zéro de célébritude" fait un entretien avec une star hollywoodienne, tout en ânonnant l'anglais approximatif. Le pire est qu'on est sérieux. Peut-être que ces célébrités sont très bien payées pour cette séquence, mais je me sens perplexe devant l'écran. Bien sûr qu'on ne pose que des questions très bêtes dans ces interviews, mais il est connu qu'au Japon, même les journalistes de cinéma bien professionnels ne posent que des questions qui n'ont rien à voir avec la carrière des stars (genre: comment gardez-vous votre minceur?), donc ce n'est pas grave.
Hier, l'invitée était Audrey Tautou. C'est une célébrité hollywoodienne bien sûr. Le garçon (probablement un comique, mais je ne le connais pas) a demandé à Audrey "Comment arrive-t-on à parler anglais?". Je répète qu'on est sérieux, même si l'intervieweur est un comique dans sa vie. Elle lui a répondu, souriante mais un peu énervée apparemment, "When you are forced!!! Si tu es entouré des gens qui ne parlent qu'anglais, tu es forcé de parler anglais!", avec son accent impeccable...ment frenchy. Le sous-titre japonais disait "quand tu as besoin", non pas "forcé". Ce mot ne convient pas très bien à l'attente des téléspectateurs, j'imagine.
Je crois qu'Audrey Tautou n'a rien compris, mais tous les étrangers (surtout s'ils sont "blancs") sont censés parler anglais couramment une fois qu'ils se trouvent dans ce pays insulaire. On SAIT bien que l'anglais n'est pas la langue natale d'Audrey tautou, mais on ne se rend pas compte.
J'ai lu un courrier de lecteur français sur le journal Asahi (c'était la première fois de ma vie), et il disait que les jeunes japonais n'ont dans leur tête que les Etats-Unis comme les pays étrangers (le courrier n'était malheureusement pas trop intéressant). Il a partiellement raison, mais ce n'est pas seulement les jeunes. C'est les quadras et quinquas qui ne veulent parler qu'anglais quand ils voient les étrangers. Ils sont très paresseux, ils croient du fond du coeur qu'ils n'ont "besoin" que de parler anglais quand ils parlent avec les étrangers. Il faut que ce Français le sache. D'ailleurs, si tu te présentes comme un traducteur, les Japonais ne te demandent jamais "Combien de langues parles-tu?". Mais, "Ah, tu es traducteur? Tu parles anglais, c'est génial!", c'est ce qu'ils te disent.

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jeudi 7 février 2008

Profs vs Prince Hotel

L'union des enseignants japonais (Nikkyôso) est le syndicat des enseignants le plus important au Japon. Le taux des syndiqués était plus de 80 pour cent il y a cinquante ans, mais maintenant il n'est que moins de 30 pour cent, surtout à cause de la scission (départ des sympathisants communistes) à la fin des années 80.
Le Nikkyôso, à tendance désormais socialiste modérée, reste un des ennemis principaux de l'extrême droite. Chaque année au moment de leur réunion annuelle, les gens d'extrême droite font la protestation étourdissante avec les haut-parleurs. En fait, il ne s'agit pas vraiment d'une protestation. Je crois que c'est une sorte de fête annuelle à eux, qui ne savent plus pourquoi ils le font. D'ailleurs, ce qu'ils crient est tout simplement bruyant, et complètement privé de sens. S'ils n'aiment pas les communistes, il devraient le faire pour la réunion des dissidents, mais c'est toujours le Nikkyôso qui est leur cible. On ne doit pas trop chercher à comprendre au Japon.
Le Nikkyôso a réservé le Prince Hotel à Tokyo pour la réunion de cette année-ci, et elle aurait dû avoir lieu cette semaine. Il a effectué la réservation il y a presque un an, mais l'hôtel l'a annulée de peur du bruit fait par l'extrême droite. L'union a porté plainte, et le tribunal a jugé que l'hôtel avait enfreint le contrat. Donc, les profs ne se doutaient pas du tout que l'hôtel insisterait, mais il leur a fermé la porte au nez, prétextant la sécurité des clients. J'ai vu le représentant du syndicat des profs à la télé, mais il avait l'air ahuri de ne pouvoir rien comprendre. Il disait justement: "C'est les gens d'extrême droite qui seraient la menace pour la sécurité des clients, et c'est nous les profs qui sommes chassés? D'ailleurs, peut-on négliger la décision de la cour comme ça?"
Par conséquent, la réunion n'a pas eu lieu cette année-ci. C'est la première fois depuis la fondation de l'union en 1951.
Je n'appelle pas les touristes français et francophones au boycottage du Prince Hotel, parce que tu peux être coupable de la diffamation même si ce que tu dis es vrai, selon la loi au Japon. L'entreprise porte plainte, et c'est elle qui gagne la cause obligatoirement, puisque c'est la loi qui le dit! C'est pas la faute des juges! Les bloggueurs en ont peur. Sinon, je crois que j'ai tout dit. Ah oui, j'ajoute qu'on ne doit pas croire que le Prince Hotel soit un suppôt de l'extrême droite, car il a ainsi privé à ces gens le moyen de dissiper leur frustration. Ils ne peuvent pas gueuler dans la rue cette année-ci. Pauvre extrême droite.
J'ajoute également que le Prince Hotel est un établissement privé. Il n'a rien à voir avec l'empereur. Il faut le savoir.

samedi 2 février 2008

La gare de Shinagawa sous la pluie (poème de NAKANO Shigéharu)

Au revoir, Shin
Au revoir, Kim
Vous montez en train à la gare de Shinagawa(1) sous la pluie

Au revoir, Lee
Au revoir, l'autre Lee
Vous retournez au pays de vos parents

Les rivières de chez vous gèlent en hiver dur
Votre coeur rebelle gèle au moment de cette séparation

La mer hausse son grondement dans le crépuscule
Le pigeon, humide de pluie, redescend du toit de garage

Humides de pluie, vous repensez à l'empereur japonais qui vous chasse
Humides de pluie, vous repensez à cet homme moustachu aux lunettes, au dos voûté(2)

Sous la pluie battante, le signal vert se lève
Sous la pluie battante, vos regards sont aigus

La pluie tombe sur les dalles pour se précipiter dans la mer sombre
La pluie disparaît sur vos joues ardentes

Vos ombres noires passent l'accès aux quais
Vos habits blancs flottent dans les pénombres du corridor

Le signal change de couleur
vous montez en train

Vous partez
Vous nous quittez

Au revoir, Shin
Au revoir, Kim
Au revoir, Lee
Au revoir, Lee la femme

Là-bas, cassez le gel, épais et lisse
Faites jaillir l'eau endiguée depuis longtemps
Boucliers d'avant et d'arrière du prolétariat japonais
Au revoir
Jusqu'au jour où nous rirons en larmes de la joie de notre revanche

Poème de NAKANO Shigéharu (1929), traduit par moi.

(1) La gare qui se trouve dans le quartier sud de Tokyo. Le train va les emmener au port de Yokohama probablement.
(2) Ces deux lignes ont été censurées à l'époque.

Inutile de préciser que ce sont les immigrés coréens qui sont chassés du Japon. Même si je préfère "Le chant" à ce poème, je pense que celui-ci est très émouvant, d'autant qu'il n'y a pas beaucoup de poèmes de ce genre.

Article précédent: Le chant (poème de Nakano Shigéharu)

KY, le mot qui fait peur

Le néologisme japonais qu'on entend le plus souvent au média actuel est probablement "KY", abréviation de "Kûki Yomé". Kûki veut dire l'air à la lettre, et yomé est l'impératif du verbe lire. Donc cette expression voudrait dire littéralement "Lisez l'air", ce qui signifie "Il faut s'assimiler et s'adapter à l'ambiance de la situation". Ça peut être l'abréviation du qualificatif "Kûki Yoménaï", "Qui ne sait pas lire l'air".
Le média a commencé à employer cet argot des "djeunes" au sujet du premier ministre précédent Abé, qui n'avait pas démissionné juste après la défaite du Parti Libéral-Démocrate aux élections sénatoriales. Tout le monde pensait qu'il devait quitter son poste, mais il ne l'a pas fait tout de suite. On entendait le cri du peuple contre lui "Kûki Yomé!", ce qui veut dire "Tu dois comprendre l'air du temps". Il a dû démissionner dans le chœur du peuple, mais il a très mal choisi le moment tout de même, donc il a gardé la réputation du politique le plus KY au Japon.
Dans la vie quotidienne, celui ou celle qui chante une ballade au karaoké, et celui ou celle qui dit des blagues nulles sont KY. Ça reste dans la mentalité normale, mais ce mot péjoratif peut vite changer en la négation de la liberté individuelle au nom de la collectivité.
L'écrivain YAMAMOTO Shichihei a écrit Les Etudes de l'Air il y a trente ans. Dans ce livre, il dit que tout le monde savait qu'il était absurde d'envoyer le grand navire Yamato à Okinawa à la fin de la Guerre du Pacifique, mais on l'a finalement fait, parce que personne ne pouvait résister à "l'air", ce qui se passe souvent au Japon. Yamamoto dit que cet "air" est LE critère impérieux du jugement qui a une autorité absolue, et que celui qui y résiste est considéré comme un "hérétique". C'est un "pouvoir surnaturel" (c'est l'expression de Yamamoto) qui exclut socialement les "KY", les personnes qui ne savent pas s'adapter à "l'ambiance".
J'admire mes compatriotes qui savent toujours lire l'air. Mais ils refusent de comprendre que cet air puisse vite être l'air fasciste.

Article précédent: Asahiru

jeudi 31 janvier 2008

Le meurtre de Kanoko (poème d'ITOH Hiromi)

Le meurtre de Kanoko [1]

« Voilà la jambe. Pour connaître la période de la grossesse, un des quatre membres est le mieux approprié. Dans ce cas-ci, le foetus avait exactement quinze semaines. »

Sa taille est de trois pouces à peu près. La chose est faite de cuisse arrachée, genou, mollet, pied, et de cinq orteils.

« Des bébés sont nés vivants deux fois en une semaine. Le vagissement s’est fait entendre dans la salle où toutes les femmes voulaient calmer le désir d’avorter. »

Lorsque je lisais ce livre, ma sœur

M’a dit

J’ai fait couler un môme il y a quelques jours

Elle a fait couler un môme

Selon son vocabulaire

Le môme s’est fait couler

Félicitations

Kanoko ne s’est pas fait couler

Comme ma sœur m’a demandé

Est-ce que tu l’as déjà fait, Hiromi-chan ?

J’ai répondu

Affirmative

Mais faire couler un môme

N’est pas dans mon vocabulaire

Kanoko ne s’est pas fait couler

Moi

J’ai interrompu la grossesse d’un fœtus qui devait ressembler à Kanoko

Il eût été possible que j’aie

Un enfant vivant qui devait ressembler à Kanako

Si le fœtus qui devait lui ressembler eût grandi

Mais il ne s’agit pas de Kanoko

Félicitations de l’avoir détruit[2]

Félicitations de l’avoir détruit

Félicitations de l’avoir détruit

J’ai déjà artificiellement interrompu la grossesse

Félicitations de l’avoir détruit

Le docteur m’a dit "Vous aurez du lait

Car votre bébé était grand"

Il me le dit mais je ne sais pas comment réagir autrement que de rire bêtement

Rire bêtement

Tout bêtement

Hi hi

Hi hi

Mais félicitations

Le lait est vraiment sorti de moi

C’était seulement à tel point que du liquide blanc bavait si je pinçais fort

Mes seins ne gonflaient pas

Ils ne démangeaient pas du tout

Ce n’était pas drôle du tout

Félicitations

Malgré tout

Il est à féliciter que le lait sort de moi

Car une chose douce qu’on peut boire

Jaillit

D’un endroit où il n’y avait rien

Car on peut grossir en la buvant

Car je sécrète

Une chose pareille

Au LAIT qu’on achète en payant

Car je la sécrète comme le pipi

Car je la sécrète comme la salive, les larmes et la sécrétion vaginale

Car le lait abondant jaillit

De mon anus de ma bouche de mon urètre de mon vagin

Ça me rend heureuse

Ça me rend joyeuse

Donc, félicitations

J’ai déjà interrompu la grossesse à la période moyenne

J’ai demandé si le bébé était garçon ou fille mais

Ce n’est pas exact de parler de bébé

Il faut dire fœtus

C’est normalement un règlement de ne pas le dire

Parce que le choc est grand

De la part du corps maternel

Le corps maternel pense

J’ai déjà eu l’intoxication de la grossesse

D’un fœtus qui ressemblait à Kanoko, garçon ou fille

J’ai déjà eu la grossesse multiple anormale

J’ai tout vu les boutons abondants dans mon utérus

Ils devraient ressembler à Kanoko comme les autres

J’ai déjà fait le cancer d’utérus

J’ai déjà fait l’ablation d’utérus et d’ovaire

J’ai déjà accouché

J’ai déjà fait l’accouchement d’absorption aux douleurs faibles

J’ai déjà fait l’hystérotomie

J’ai déjà fait la grossesse amusante

Mon utérus était content

Tout mon corps était turgescent

J’ai eu la boulimie sans pouvoir arrêter

Je pouvais me masturber sans fin

En pensant à l’accouchement

Imaginant le moment de la parturition paroxystique

Le mouvement des doigts d’une femme enceinte qui s’amuse

J’ai donc déjà allaité

Félicitations de l’avoir détruit

Six mois sont passés

Des dents poussent à Kanoko

Elle mord le mamelon et veut l’arracher

Elle cherche toujours le moment de l’arracher

Kanoko dévore mon temps

Kanoko dérobe ma nourriture[3]

Kanoko menace mon appétit

Kanoko arrache mes cheveux

Kanoko m’a exigé le nettoyage de toutes ses fèces

Je veux jeter Kanoko

Je veux jeter Kanoko sale

Je veux ou jeter ou tuer Kanoko qui arrache mon mamelon à ses dents

Je veux ou la jeter ou la tuer

Avant qu’elle ne fasse couler mon sang

J’ai déjà fait l’infanticide

J’ai déjà abandonné un cadavre

C’est facile si vous le faites juste après l’accouchement

C’est plus facile que l’avortement si vous n’êtes pas trahie

J’ai une énorme confiance en moi

Pour que je le fasse sans se faire découvrir

Je peux enterrer Kanako sans façon

Félicitations, Kanoko enterrée

Félicitations

Des coïts que je ne peux m’empêcher de faire

Dizaines de Kanoko que je ne peux m’empêcher de concevoir

Dizaines de Kanoko que je ne peux m’empêcher d’avorter

Sauf une seule

Qui est la Kanoko actuelle

Qui veut arracher mon mamelon

Félicitations de l’avoir détruit

Félicitations de l’avoir détruit

Félicitations de l’avoir détruit

Félicitations de l’avoir détruit

Félicitations de l’avoir détruit

Félicitations de l’avoir détruit

Supplice amusant de l’enfant adopté

Meurtre amusant de l’enfant adopté

Je l’ai déjà fait

Mon propre enfant est le plus adorable

Abandon joyeux d’un enfant

Je l’ai déjà fait

Je suis la plus adorable moi-même

Félicitations félicitations

Félicitations de l’avoir détruit

Félicitations félicitations

Tout le monde me félicite

Médoc de Gen’ichirô-san[4]

Roses de Higuchi-san

Lapin de Kôhei-san

Ourson d’Ishizéki-san

Sac de couches de Miyashita-san

Chien de papier mâché de Shirôyasu-san[5]

Argent d’Abé-san et d’Iwasaki-san

Gâteau de Non-chan

Super 8 de Kanéko-san

Télégramme de Kozaki-san

Tout le monde me félicite

Merci merci

Kanoko contente

M’arrache le mamelon

Je veux jeter Kanoko

Dans la joie

Sans pleurs ni remords

Je veux abandonner Kanoko joyeusement à Tôkyô

Félicitations

Félicitations de l’avoir détruit

Félicitations de l’avoir détruit

Téruko-chan

Félicitations d’avoir avorté

Mihoko-chan

Félicitations d’avoir jeté Také-chan

Kumiko-san

Félicitations d’avoir tué Tomo-kun

Mari-san

Pourquoi pas abandonner Nonoho-chan également ?

Mayumi-san

Ton fœtus était un garçon ? ou une fille ?

Riko-chan

Il est bientôt le temps de jeter Kôta-kun aussi

Que tout le monde jette

Les filles

Les fils

Qui font du bruit avec leurs dents voulant arracher le mamelon

Le mobile du suicide d’une amie “Hiromi”-san qui a sauté

Il y a trois ans à ce moment de l’année

Était

Probablement

“Le problème des hommes”

Mais il semble qu’elle ait aussi souffert des

“Champignons”[6]

C’est pour cela que “Hiromi”-san

S’est étendue

Sur le sol

Ayant sauté

En cachant soigneusement ses orteils aux “champignons” et

En mettant son jean

J’imagine encore aujourd’hui après trois ans

Deux jambes mortes et le ventre

D’une femme bien jolie de vingt-quatre ans

Bien que je ne l’aie pas vue

Deux jambes mortes et le ventre

Deux jambes mortes et le ventre

Félicitations de l’avoir détruit

Je me suis emportée malgré moi

Et j’ai frappé la tête de Kanoko (6 mois)

Avec le réveil qui se trouvait à côté

Elle a perdu son souffle

Et elle ne bougeait plus du tout

Même si je l’appelais, secouais ou frappais

J’ai donc pensé que je l’avais tuée et que j’avais fait quelque chose d’irrémédiable

J’ai eu peur

Je suis sortie

En la laissant dans cet état

Lorsque je suis retournée à peu près dans deux heures

Il me semblait qu’elle était toujours morte

Que tout son corps était couvert de fourmis

Et qu’elle s’est un peu déplacée

De l’endroit où je l’avais posée au début

Et ensuite j’ai trouvé un bébé moineau

Qui se débattait sur la route

Comme il faisait trop chaud

Je l’ai posé une fois à un endroit humide à côté de la route

En pensant que c’était mieux que de le laisser sur la route desséchée

Mais comme il s’agissait bien d’une autoroute

J’ai cru qu’elle était dangereuse puisqu’il n’y avait pas d’abri

J’imaginais qu’un endroit aux herbes

Sur la terre serait mieux

Au moins

J’ai trouvé une telle place où je l’ai posé

Et j’ai regardé de nouveau en rentrant

Félicitations de l’avoir détruit

Probablement

Avant que je ne voie le bébé moineau

Je m’étais aperçu qu’il y avait beaucoup de fourmis

Mais je ne pensais pas qu’il y ait des rapports

Tout son corps excepté sa tête

Était couvert des insectes

Et ils montaient même sur cette partie du corps sans s’arrêter

Le bébé oiseau remuait

Ses ailes sans poil qui exposaient la partie charnelle

Et il voulait s’échapper des fourmis qui étaient sur tout son corps

En criant

Nerveux

Félicitations de l’avoir détruit

Félicitations de l’avoir détruit

Je pouvais

Toucher le bébé moineau qui n’était pas couvert de fourmis

Mais je ne pouvais toucher le bébé moineau couvert de fourmis

J’ai fui ce lieu

Sans pouvoir rien faire

Bien sûr que la responsabilité directe est à moi mais

Probablement

Ce n’est pas que j’ai peur de Kanoko

Parce que j’imagine le bébé abandonné

Couvert de fourmis

J’ai peur des fourmis innombrables

Félicitations de l’avoir détruit

Félicitations de l’avoir détruit

Félicitations de l’avoir détruit
Félicitations de l’avoir détruit

Poème d'ITOH Hiromi (1955), traduit par moi. Le poème date de 1985.
Ses poèmes "sexuels" ont fait un grand scandale dans le petit monde qui lisait les poèmes. J'avais une grande aversion envers elle quand j'étais adolescent, mais curieusement, elle est ma poétesse préférée depuis une dizaine d' années. Je cite ce poème pro-avortement comme un exemple des variations de la poésie contemporaine japonaise.

[1]Prénom de la fille d'Itoh Hiromi.

[2]C’est une parodie de la salutation du nouvel an.

[3] Itoh Hiromi était anorexique.

[4]TAKAHASHI Gen’ichirô : Romancier japonais. Il s’est fait connaître comme le porte-drapeau du roman pop, avec son roman Adieu, les gangsters.

[5] SUZUKI Shirôyasu (1935-) : Poète japonais. Sa série de poèmes absurdes et vulgaires en apparence, « Puapua », est une métaphore de la condition de la littérature moderne.

[6]Itoh Hiromi elle-même souffre de vilains champignons à ses orteils.



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samedi 26 janvier 2008

Le chant (poème de NAKANO Shigéharu)

Ne chante pas.

Ne chante ni des fleurs de renouée ni des ailes de libellules.

Ne chante ni du murmure de vent ni de l'odeur des cheveux de femme.

Repousse toutes les fragilités,

Toutes les irréalités,

Et toutes les langueurs.

Chasse tous les raffinements.

Chante seulement tes vrais sentiments,

Ce qui parle à ta faim,

Les pointes qui remontent à ta gorge.

Le chant qui rebondit quand tu es frappé,

Le chant qui puise le courage du fond de ta honte,

Tu chanteras ces chants en vers sévères,

Avec ta corde vocale vibrante.

Enfonce ces chants

Dans la poitrine des gens qui passent.


Poème de NAKANO Shigéharu (1902-1979), écrit en 1926, traduit par moi.


Nakano est un écrivain japonais, qui représente la "littérature prolétarienne". Il fut sénateur du Parti Socialiste après la Deuxième Guerre mondiale. Ce mouvement littéraire très important d'avant-guerre est injustement méconnu des traducteurs français. Est-ce parce que les Français attirés par la culture japonaise sont souvent bourges? "La sensibilité endurcie" de Nakagiri rime avec ce poème, souvent étudié au lycée.



Les fleurs de renouée sont appelées "riz rouge" dans ce poème. On fait le riz rouge, violet en réalité, pour les festivités et certaines occasions comme les premières règles de filles. Les enfants jouent à la dinette avec ces petites fleurs qui font penser à ce plat.

Article suivant: La gare de Shinagawa sous la pluie (poème de Nakano Shigéharu)

vendredi 25 janvier 2008

Inoxydable / Femme au suçon / Inondation (poème de SUZUKI Shiroyasu)

Tu as des sentiments envers la route asphaltée, s'agit-il donc de ton « amour » ?

Je ne veux pas l'expliquer, c'est la réponse pour l'« amour », il est gênant que tu aies désormais connu mes sentiments envers la route asphaltée, je voulais en faire l'axe principal de ma vie sans en parler, ce n'est pas une chose à dire, la question si ces sentiments porteront un quelconque fruit ou non ne concerne que la personne qui les portent


Est-ce que tu t'imagines que la femme au suçon marche sur la route asphaltée ?


Cette question telle que j'imaginais m'ennuie, une telle association d'idées ne fait qu'éloigner de moi-même, tu vas ensuite poser des questions sur le camion, et puis le soleil d'été brûlant, la pluie, le brouillard de la nuit, et encore la vie humaine, c'est bien moi qui serai perdu à cause de ces « mots » arrogants,


Tu veux dire que tu n'aimes pas les humains


Arrêtons la conversation maintenant, si dorénavant tu poses tes pieds sur la route asphaltée, je te conseille de mesurer soigneusement tes propres sentiments sur les humains, tout en étant bien conscient de tes plantes des pieds, et tu verras alors, jusqu'où tu es allé, c'est presque tout ce que je peux te dire, et tu peux comprendre ce que tu veux, mais tu sauras bien laquelle chose est l'asphalte, et alors, cette affaire sur moi t'aura été bien transmise


J'ai une expérience, je n'ai pas été amoureux de cette femme au suçon, mais j'ai été ému, et pourtant je ne pensais pas du tout que je voulais une partenaire à qui coller un suçon, ou que je regrettais qu'une telle femme ne soit pas sur place, la femme au suçon était une créature vraiment superbe, mais c'était…


C'était quoi ?


Arrêtons la conversation maintenant, tu dois savoir ce que je veux dire, mais des sentiments envers la route asphaltée ne sont pas nés en moi… ou bien, je peux penser aux traces des pneus dont on ne sait plus le propriétaire, imprimées sur la route asphaltée,


Une telle spéculation insignifiante n'a rien à voir avec moi, une telle réduction à la matière ne peut être même un jeu de mots, et même si je parlais des sentiments envers la plaque inoxydable, mes sentiments originaux ne se perdraient pas complètement, je ne veux pas expliquer, c'est une route asphaltée, je crois qu'il vaut mieux que tu arrêtes d'être intrigué par autrui,


J'admets que tu as des sentiments envers cet inoxydable, mais c'est que je veux communiquer avec beaucoup de gens, je sais que cela t'ennuie, mais c'est que le vide serait insupportable si je ne me mêlais pas entre beaucoup de gens et toi autant que possible,


Je n'ai pas de protestation à ce que tu occupes ton rôle, mais pour le moment, je ne suis tombé qu'à l'inondation dans la ville, et je recherche l'odeur acide de la sueur de femme, mais non pas une femme, je ne pense pas aux humains, on se verra s'il y a occasion, peut-être que c'est toi, l'«amour».


Poème de SUKUZI Shiroyasu (1935-), traduit par moi.


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