samedi 5 janvier 2008

Explication d'un haïku

柿食へば鐘が鳴るなり法隆寺

子規

Le haïku de Masaoka Shiki (1867-1902) "Kaki kué-ba, kané-ga naru-nari. Hôryûji" est considéré comme l'aboutissement du haïku moderne. La traduction en français est ainsi: "Croquant un kaki, la cloche résonne - Hôryûji." Pourquoi ce court poème est-il la perfection de ce genre littéraire? J'ai jeté un oeil à un blog en anglais qui énumère les traductions de ce haïku, mais la discussion est carrément hors sujet, car ils ne mettent en cause que la sémantique, mais non pas la phonétique qui est normalement des plus important de la poésie, surtout quand elle est courte. Pour moi, il s'agit de faire apprécier l'essence de ce haïku. Je ne proposerai pas une meilleure traduction. Je vous conseille de recopier le haïku pour suivre mon argument.
D'abord, je donne les sens de ces mots. Kaki - le kaki (fruit); kué - le mode "parfait" du verbe kuu (manger); ba - particule pour la conséquence; kané - la cloche; ga - particule pour le cas sujet; naru - le mode indicatif du verbe naru (sonner); nari - "verbe auxiliaire" (particule en tant que fonction grammaticale) qui montre l'émotion (Ah!); Hôryûji - le temple le plus ancien et le plus représentatif de la ville de Nara, la capitale du huitième siècle qui a connu la floraison des architectures bouddhiques. (La voyelle u du japonais se situe quelque part entre u, ou, eu, e français.) Le mode "parfait" a désormais disparu de la langue japonaise, et il doit être traduit comme "dès que" par exemple. Il ne faut pas le confondre avec la forme moderne de l'hypothétique "si". Une traduction littérale de ce haïku peut être donc : "Dès que j'ai mangé un kaki, ah, la cloche sonne au temple Hôryûji.
Il n'est pas si difficile d'apprécier ce chef-d'oeuvre, même si vous ne parlez pas japonais. Ce haïku commence par la succession de la consonne k: kakiku. Ce son dur veut suggérer que le fruit n'est pas encore mûr, par l'ajout d'un autre k après le nom du fruit. Et le passage de la voyelle a jusqu'au u en passant par le i, montre le mouvement de la bouche qui "croque" le kaki. Pour ceux qui ne connaissent que le kaki dégoulinant, le verbe peut être étonnant, mais je pense que ce mot français a bien sa place dans cette traduction, alors que le verbe japonais kuu n'est qu'un verbe neutre pour "manger" en vérité.
Après la consonne b qui montre la fermeture momentanée de la bouche, le poète va donner un coup de dent encore une fois. Mais cette consonne k du mot kaki passe immédiatement au même son k de la cloche kané. C'est désormais cette résonnance métallique qui attire l'attention du haïjin (poète de haïku). La consonne n qui apparaît dans ce mot kané est repris par le prochain mot naru-nari. Dès le premier son de la cloche, Shiki regarde la cloche qui se trouve loin de lui. (Il ne faut pas oublier non plus que la consonne g qui ne se trouve pas au début du mot est nasale en japonais, comme le mot sing en anglais. Elle est assez proche du n.)
Cette fois-ci, je voudrais que vous imaginiez le bonze dans votre tête. Il porte une longue corde dans ses mains, pour donner des coups de marteau de bois à la vieille cloche. Il tire le marteau vers son arrière, et la corde dessine une grande courbe. Ce mouvement lent est évoqué par l'alternance des consonnes linguales et liquides, n et r de naru-nari. Shiki aurait bien pu répéter le verbe naru (kané-ga naru naru), mais le haïku serait complètement banal dans cas : la cloche sonne, sonneeee...
Maintenant, le poète écoute attentivement le son traînant de la cloche. Toutes les deux voyelles o et u dans le nom du temple Hôryûji sont longues, et elles sont comptées respectivement pour deux syllabes. Donc le mot Hôryûji a bien cinq syllabes (2-2-1). La voyelle courte i, guère prononcée, finit ce poème sans trop gâter le lecteur avec la voyelle longue.
Ce haïku est déjà étonnant avec cette phonétique, mais ce n'est pas tout. Les Japonais localisent facilement Hôryûji dans la ville de Nara, mais ce nom n'est pas indiqué dans ce haïku en apparence. Mais le mot naru-nari répète la sonorité du nom de l'ancienne capitale.
Et puis, ceux qui connaissent ce que c'est que le haïku doivent savoir que ce poème doit évoquer une saison. Le mot kaki n'est pas mûr ici. Cela veut dire que c'est le début d'automne, où il fait toujours chaud à Nara qui se trouve dans une cuvette (la ville se trouve loin de la mer, et Nara est également le nom du bassin). Et Shiki, connu pour ses proses sur le bienfait des fruits pour la santé, désaltère sa soif avec le kaki dur qui n'est pas encore sucré.
Shiki (c'est son nom de haïjin, tandis que Masaoka est son nom de famille), qui était le meilleur ami de Soséki, a perfectionné le haïku moderne. Il a voulu "croquer" la nature avec ce court poème, sans l'altérer avec la subjectivité. N'étant pas poète, je l'apprécie surtout comme un écrivain du journal intime, dont la précision et la simplicité sont exceptionnelles dans le paysage de la littérature japonaise. C'est dommage qu'on ne traduise pas ses proses en français.

Article prochain: Fleurs de colza

4 commentaires:

christian a dit…

Bonsoir,

Vous avez un blog très intéressant.

On trouve parfois aussi des allitérations dans des haïkus français

Il existe quelques traductions de shiki en français:
- le livre "SHIKI-Le mangeur de kakis qui aime les haïkus." aux éditions Moundarren;
- "SHIKI-Cent sept haiku", traduits par l'excellente Joan Titus Carmel aux éditions Verdier.

fisaxij a dit…

Merci pour le commentaire.
Est-ce que vous pratiquez ce genre de poésie?
Je savais qu'il y avait déjà des traductions de Shiki, mais il faut traduire ses proses (journal intime) pour comprendre son univers. Elles restent d'ailleurs le modèle de la prose pour les Japonais modernes.

christian a dit…

Bonjour,

Je compose des haîkus en français et un peu en japonais (sans doute avec des erreurs).

Le milieu des haïkus français me semble très dynamique et bon enfant, peut-être plus plaisant que celui de la poésie moderne.

Votre réponse me fait songer qu'il existe peu de traductions intégrales de recueils de haïkus ou de carnets: les haïkus sont plutôt repris dans des compilations thématiques variées .

Par exemple, il a fallu attendre cette année pour voir traduit et disponible "l'étroit chemin du fond" de Basho (par Alain Walter).

Ainsi, les carnets de shiki ne sont sans doute pas traduits.

Francis Tugayé a dit…

Bonjour

J'apprécie fortement cet article :o)

Quelques liens

Pénombre au jardin
http://0z.fr/tKe6b

L'emploi du kigo dans le haïku francophone & Éphémérides
http://0z.fr/-FhS7

Un haïga au pinceau
http://0z.fr/3M8jp

Pourriez-vous me joindre ?
Ne vous en sentez pas obligé.

Mes amitiés
Francis Tugayé