mercredi 30 octobre 2013

110 milliards de yens de bénéfice net pour TEPCO



Le rapport de compte de TEPCO (Tokyo Electric Power) pour le semestre avril-septembre 2013 dévoile que la balance commerciale de cette compagnie électrique est excédentaire de 110 milliards de yens (815 millions d’euros). C’est la première fois que TEPCO enregistre un bénéfice net au semestre depuis l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi en mars 2011, voire depuis trois ans.
Ce bénéfice a été obtenu par l’augmentation de la consommation d’électricité causée par la canicule de l’été dernier, la hausse du prix de l’électricité pour les particuliers en septembre 2012, la forte réduction des coûts réalisée par le report des réparations de centrales et d’équipements de transmission électriques.
TEPCO désire maintenir le bénéfice net pour l’année entière par la réduction des coûts. Toutefois, la situation difficile persistera pour cette compagnie électrique, à défaut de perspective pour la reprise du fonctionnement de la centrale nucléaire de Kashiwazaki-Kariwa, considérée comme la clé du redressement de la gestion, en plus des frais de dédommagement gigantesques et des coûts de la mise hors service de centrales nucléaires et du traitement des eaux polluées.


La compagnie TEPCO est totalement incapable de contrôler la situation de Fukushima Daiichi, et elle a eu le front d'augmenter les prix d'électricité pour les particuliers sous prétexte que l'énergie fossile coûte plus cher que le nucléaire. C'est le comble du cynisme. Absolument scandaleux.

vendredi 5 avril 2013

Alarmes personnelles distribuées aux nouveaux écoliers, sauf pour l’école coréenne (ville de Machida, Tokyo) (traduction d'un article de Tokyo Shimbun))

Le conseil d’éducation de la ville de Machida dans la préfecture de Tokyo a pris la décision de ne pas distribuer les alarmes personnelles à 45 nouveaux écoliers de l’École primaire coréenne II de l’ouest de Tokyo. Elles sont normalement données à titre gracieux à tous les petits élèves. La commission dit que son jugement est fondé sur le fait que la Corée du Nord multiplie les provocations militaires telles que l’essai nucléaire et le lancement de missiles balistiques. Avisés de cette décision, nombreux sont ceux qui ont téléphoné à la mairie pour critiques et reproches, ce qui force le conseil d’éducation à réétudier le problème.
Selon la direction générale du conseil, la ville a commencé à distribuer les alarmes personnelles aux nouveaux écoliers des écoles primaires municipales à partir de 2004. Elle les donne également pour les écoles privées selon la demande dans la limite du budget. Cette rentrée a vu la distribution dans 48 écoles municipales (3800 élèves) et 2 écoles privées (90 élèves).
La municipalité a assuré les dispositions en 2010 pour l’école coréenne qui lui a demandé cette prestation. Celle-ci n’a pas effectué la démarche en 2011 et 2012 selon la ville de Machida. Cette année-ci, l'école coréenne a adressé la requête en février, mais la mairie a décidé avant le mois de mars de ne pas rendre ce service. Des élèves sud-coréens fréquentent également cet établissement.
Un responsable du conseil d’éducation explique qu’ils ont fait un jugement synthétique eu égard à la situation internationale. La plupart d’appels téléphoniques indiquent qu’ils ont l’impression que la commission estime que la sécurité des enfants n’est pas à assurer.
Le directeur des études de cette école coréenne est en colère. « Les enfants n’ont rien à voir avec la politique. Ce n’est pas juste d’avancer la politique comme la raison du refus. Est-ce que cela veut dire qu’il est normal que les enfants coréens soient victimes de crimes ? »
Quant aux écoles coréennes, la préfecture de Tokyo n’a pas octroyé la subvention de 22 millions de yens aux dix établissements qui se trouvent dans son ressort en 2010 et 2011, en qualifiant leur programme d’éducation d’anti-japonais. Elle a entamé l’investigation des manuels scolaires, notamment de celui de l’histoire. Même l’inscription dans le budget a été suspendue à partir de l’année dernière.


Note ajoutée : Le 8 avril, la ville de Machida a révoqué sa décision.

lundi 23 novembre 2009

Fête de la moisson

    Le 23 novembre est un jour férié au Japon. Il est appelé 勤労感謝の日 (kinrô kansha-no hi), « Jour pour remercier les travailleurs ». Par contre, le 1er mai n'est pas chômé dans l'Empire du Soleil Levant. Quand j'étais enfant, les profs d'école m'ont appris que la fête du 23 novembre était pour remercier les gens qui travaillaient pour les citoyens, comme pompiers, policiers, éboueurs, etc.
    Mais j'ai commencé à me poser une question sur ce jour férié depuis quelques années. Comme il est connu, les salariés japonais ne profitent pas vraiment de longues vacances. Comme le gouvernement japonais est hyper gentil, il a changé le statut de certains jours fériés depuis l'an 2000, pour que le peuple puisse bénéficier de longs weekends. Ainsi, les fêtes comme 成人の日 (seijin-no hi) « Fête de la Majorité », 敬老の日 (keirô-no hi) « Jour pour le respect des personnes âgées » et 体育の日 (taïiku-no hi) « Fête des Sports » sont devenues des fêtes célébrées un lundi, appelées très ridiculement ハッピーマンデー (Happy Monday en anglais, je ne sais même pourquoi) par le gouvernement même (ça n'a rien à voir avec le groupe de Manchester, je crois). Par exemple, la Fête des Sports était célébrée le 10 octobre auparavant, mais elle à été déplacée au deuxième lundi du mois d'octobre. Le 10 octobre est le jour de la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques de Tokyo qui ont lieu en 1964.
    D'autres jours fériés n'ont pas été déplacés pour de différentes raisons. Il est impensable de changer le 1er janvier en un Happy Monday ! Et les autres ne peuvent pas être déplacés parce qu'ils sont liés à... l'empereur et son shintoïsme (même le Nouvel An est célébré selon la tradition shintoïste par l'empereur). Le 3 novembre est désormais appelé 文化の日 (bunka-no hi) « Jour de la culture », mais ce n'est qu'une fête déguisée de l'anniversaire de l'empereur Meiji. C'est les occupants américains qui ont affublé certaines fêtes impériales de couleur démocratique. Enfin, la question que je me suis posée est celle-ci : « Vu qu'il n'a pas été déplacé par la loi Happy Monday, le 23 novembre n'est-il pas lié à l'empereur ? N'ai-je pas été trompé par les profs d'école qui me disaient que c'était une fête démocratique et gentille ? »
    Je me suis renseigné et je sais maintenant que c'est effectivement une fête impériale qui a été transformée dans la confusion d'après-guerre. Auparavant, elle était appelée 新嘗祭 (niinamé-saï ou shinjô-saï). C'est une fête de la moisson, pour laquelle l'empereur boit la première goutte du nouveau saké, fabriqué du nouveau riz. Il reçoit les dieux shintoïstes au palais impérial à la bonne franquette (euh... c'est une antiphrase). Comme c'est une tradition très barbare qui ne peut être acceptée dans un pays démocratique comme le Japon, l'empereur fête ce jour à titre personnel aujourd'hui. (Quelle hypocrisie tout de même ! Qui paye le saké et les nourritures dédiés aux dieux, hein ?) Comme cette fête “personnelle” n'est guère rapportée par le média japonais essentiellement timoré, je crois que la plupart des Japonais ne connaissent pas le sens caché de cette fête nationale vidée de sens. Ils croient tous que c'est une fête démocratique comme je le pensais auparavant.
    En tout cas, les Japonais ont été privés de fête de la moisson célébrée au niveau national après la Deuxième Guerre mondiale. Et personne ne leur explique la raison pour laquelle la fête de la moisson n'existe plus. Qu'est-ce qu'on fait le 23 novembre ? Les enfants remercient les pompiers. C'est joli, mais on ne sait pas vraiment pourquoi c'est une fête nationale, d'autant que les travailleurs fêtent plutôt le 1er mai comme la fête du travail. Je crois bien que cette frustration inconsciente est une raison de l'hystérie du beaujolais nouveau, qui arrive quelques jours avant le 23 novembre au Japon. Grâce au produit français, les Japonais peuvent fêter à nouveau la moisson de cette année ! Bravo ! Merci les agriculteurs français ! Le beaujolais nouveau est devenu un dieu shintoïste...

mardi 22 septembre 2009

Grande guerre (1. La mouche et la corne) (poème en prose de OGATA Kaménosuké)

    Depuis le début de mois de mai, il ne faisait que froid avec pluie et orage, et je passai tout le dimanche dans mon lit. Sans me laver le visage, je relus le journal d'hier, je bus le thé d'hier directement de la théière, et quelques moments après, lorsque le ciel s'assombrissait et qu'on allumait la lumière, mon col et mes genoux eurent un petit froid, et je sentis quelque chose comme une ombre terne, j'eus envie d'uriner à nouveau, mais je restai assis à jamais comme si j'étais trop fainéant pour me lever. Ce n'est pas la mouche dans les toilettes qui me reprocherait (même la mouche dans les cabinets est au courant que la grande guerre s'est éclatée), mais j'avais un peu honte d'être au lit toute la journée, et je sortis dans le jardin pour satisfaire le petit besoin.
    Le ciel à l'ouest était clair et transparent dans la verdure fraîche du jardin, il me sembla que quelque chose comme une abeille volait encore par là, et que les fleurs de pissenlit flottaient sur l'herbe. « Souffle dans la corne ! » C'est maintenant qu'il faut qu'elle retentisse du loin, du ciel clair et transparent de l'ouest ! Mais elle ne sonna pas pour moi qui bombais la poitrine, et le cheval ailé ne vint pas pour m'accueillir, moi qui ne mettais même pas de ceinture.

Septembre 1942

OGATA Kaménosuké est un poète maudit japonais (1900-1942).


samedi 12 septembre 2009

Deux ou trois choses que je sais de l'éducation au Japon

    L'OCDE vient de publier le rapport annuel sur l'éducation (Regards sur l'éducation 2009). Selon le tableau « Dépenses au titre des établissements d'enseignement en pourcentage sur le PIB, selon la provenance du financement », les dépenses publiques au Japon sont de 3,3 %, tandis que la moyenne est de 4,9 %, ce qui situe le Japon en avant-dernier du classement des pays membres, et ce, juste avant la Turquie (2,9 %) (la France, 5,7 % ; la Belgique, 5,9 % ; le Canada, 4,8 %). L'empire du soleil levant (en déclin) se trouvait à la fin des 30 pays l'année dernière, mais le pourcentage a diminué de 3,4 % à 3,3 % par contre.
    En revanche, le tableau « Part relative des dépenses publiques et privées au titre des établissements d'enseignement » montre que le taux des dépenses des ménages est de 21,8 %, ce qui le situe en deuxième, juste après la Corée du Sud (31,5 %) (la France, 6,8 % ; la Belgique, 4,5 % ; le Canada, 11,7 %). Le pourcentage des dépenses publiques sur le PIB est de 4,5 % pour la Corée du Sud. Le taux qu'occupent les dépenses publiques n'est que de 66,7 % au Japon, car les autres entités publiques que les ménages prennent 11,5 % (la France, 90,9 % ; la Belgique, 94,4 % ; le Canada, 73,8 %).
    La taille moyenne des classes à l'enseignement primaire est de 28,2 élèves au Japon, toujours le deuxième après la Corée du Sud (31,0 élèves), alors que la moyenne des pays membres est de 21,4 (la France, 22,6 élèves ; la Belgique, 20,8 élèves). Pour le premier cycle de l'enseignement secondaire, une classe est de 33,2 élèves au Japon, et la moyenne de l'OCDE est de 23,9 élèves. Et je dois dire que ces chiffres ne représentent pas du tout la réalité, vu qu'il y a pas mal de régions dépeuplées au Japon. Dans les villes ordinaires, une classe peut atteindre jusqu'à 40 personnes, 45 au pire.
    Ces chiffres ne veulent pas forcément dire que le niveau de l'éducation au Japon est bas, mais au moins que le gouvernement ne montre aucun enthousiasme pour l'éducation, ce qui constitue probablement une raison de la défaite du Jimintô (PLD) à la dernière élection.
    Mais ce même Jimintô a proposé pendant la campagne électorale d'établir une bourse publique pour les étudiants qu'ils n'ont pas besoin de rembourser. Jusqu'à aujourd'hui, il n'y a pas de bourse publique pour étudiants qui soit allouée. Moi qui ai fait les études jusqu'au troisième cycle dois rembourser une somme énorme. Ce système peut engendrer un phénomène curieux. Certains étudiants restent à l'université pour continuer la recherche, tout simplement parce qu'ils ne veulent pas rembourser la bourse, car les enseignants et les chercheurs dans les organismes d'enseignement n'ont pas besoin de la rendre. Ainsi peut-on rencontrer des chercheurs sans motivation. Pendant ces vacances d'été, j'ai dû rembourser 466.000 yens (3.500 euros) en une fois comme la somme annuelle, et on me prévient encore que j'aurai un autre avertissement parce que je suis toujours en retard (on ne me propose même pas la facilité). Ce qui est vraiment ahurissant est que ce n'est pas l'organisme de bourse lui-même qui recouvre le remboursement, mais il confie ce travail au sous-traitant créancier. Donc, on est traités comme les endettés ordinaires.

    La part qu'occupent les dépenses des ménages dans l'éducation est traduite d'une part par les frais scolaires relativement plus chers que les autres pays, d'autre part par une certaine passion pour l'enseignement privé, surtout dans les zones urbaines. Même si elle ne touche qu'un nombre limité des foyers au Japon, le montant de la dépense pour chaque ménage peut être assez important.
    Comme il n'y a pas de diplôme équivalent au baccalauréat au Japon (comme dans beaucoup d'autres pays d'ailleurs), une personne qui finit les études secondaires doit se préparer au concours assez dur si elle continue à faire ses études. Par conséquent, un certain nombre de parents veut épargner cette peine aux enfants. Dans ce cas-là, ils choisissent pour leur enfant un lycée privé qui assure l'admission presque automatique à l'université privée du même groupe. Alors pourquoi pas commencer par le collège, ou l'école primaire, ou même par l'école maternelle ?
    Le concours à l'école maternelle pour assurer l'avenir d'un enfant jusqu'à ce qu'il ait la licence à l'université, c'est complètement grotesque. Et après les études supérieures, ces étudiants sont curieusement prisés par les entreprises. (Pas si curieux que ça en fait, car ces groupes scolaires ont des liens avec les grandes entreprises.) D'ailleurs, quel sens y a-t-il là-dedans ? Pour le groupe scolaire, ça rassure le paiement des frais scolaires importants pendant au moins 13 ans, ce qui est intéressant pour lui. Mais si cela tranquillise les parents, quid de l'enfant ?
    Cet enfant voit les autres faire les efforts pour réussir à l'école, tandis qu'il peut se limiter à obtenir une note pas trop mauvaise pour accéder à un niveau supérieur. Il ne se sent pas le besoin de se cultiver, et il n'est pas rare qu'il ne lise aucun livre. Si ce n'est qu'une question de culture générale, ce n'est pas trop grave. Le problème est que, même s'il ne fait pas d'efforts, il peut obtenir ce qu'il veut (ou ce qu'il est censé vouloir). En un mot, ce système peut implanter à l'enfant une idée tordue de la vie. Peut-être qu'elle n'est pas complètement fausse, car il peut réussir dans la vie comme ça, au moins au Japon. Une fois, dans les années 80 ou 90, un président du Keidanren (un Medef japonais) aurait dit avec un cynisme ahurissant, « Je ne veux pas que les étudiants fassent sérieusement leurs études à l'université. Qu'ils n'apprennent rien, et qu'ils obtiennent seulement le diplôme. Et après, c'est nous qui nous occupons de leur éducation. » Pour ces entreprises, ces fils et filles à papa ignorants ne sont que parfaits. Ce sont de parfaits Japonais, même si ce ne sont pas des Japonais parfaits.
    Donc il est bien possible que vous rencontriez des Japonais très bien diplômés mais étrangement ignorants (certains pourraient être chercheurs ou même universitaires). En principe, ce sont des personnes dociles. Ils peuvent être très gentils et sympathiques. Mais ils peuvent être également fourbes quand ils veulent obtenir ce qu'ils veulent, dans le travail comme dans la vie. Car au fond, ils n'ont pas appris ce qu'ils doivent faire pour obtenir ce qu'ils désirent. Et souvent, eux-mêmes ne sont pas conscients de cette fourberie.
    L'exemple du concours de l'école maternelle est grotesque et exceptionnel, mais je crois que c'est déjà un malheur pour un enfant d'avoir les parents qui veulent lui épargner les efforts pour le concours pour être admis à l'université au Japon. (Bien sûr que tout le monde ne va pas à l'université, mais lui, il y va, et sans aucun effort.) Parce qu'il ne peut pas apprendre ce qu'il doit apprendre pendant son adolescence. C'est mon avis. (Je ne parle pas de l'esprit de compétition. Mais de quelque chose de plus important. Quelque chose qu'une personne qui gagne à la compétition sans effort ne peut apprendre.)

Note : On peut télécharger ce rapport « Regards sur l'éducation 2009 ». Je l'ai fait, mais il est de 500 pages ! Donc, l'analyse de la première partie de cet article n'est pas la mienne, je l'ai empruntée au site d'Asahi Shinbun. En revanche, la seconde partie n'a rien à voir avec ce rapport.


mercredi 29 juillet 2009

Amitié japonaise (selon moi)

Quand j'étais lycéen, tout les profs répétaient sans cesse « Il faut que vous vous fassiez des amis pendant que vous êtes au lycée, car il est difficile de se les faire quand vous serez à la fac ou dans la vie active. » Je les entendais avec une certaine tristesse, parce que je n'avais aucun ami. (Au moins, je pensais comme ça à l'époque. Je sais bien maintenant que certains me considéraient comme un ami, mais c'est ça, l'adolescence torturée.)
    Mais très heureusement, j'ai eu beaucoup d'amis à la fac, et même si je ne les vois plus depuis longtemps pour la plupart, ils restent de bons amis dans mon cœur. Même en France, je me suis lié d'amitié avec pas mal de gens. Alors pourquoi ces profs insistaient tout le temps qu'il fallait se faire des amis pendant qu'on était lycéen, comme si c'était un ultimatum? En plus, avant que je ne parte en France, tous les profs de la fac qui avaient déjà séjourné en France disaient « En France, on ne peut se faire des amis. » Alors, est-ce que mon cas est rare, pour ne pas dire exceptionnel?
    A la fac, on m'a posé cette question parfois « Pourquoi tu le (la) connais? » concernant un(e) de mes amis. Ma réponse était toujours « Je l'ai rencontré(e) sur la pelouse. » Je ne sais si certains le font encore maintenant à cette école, mais à l'époque, on faisait souvent un tout petit apéro improvisé sur la pelouse. Je traînais souvent là-bas, et c'est comme ça que je me suis fais des amis. Mais il est assez facile d'imaginer (je crois) qu'un tout petit nombre des étudiants japonais se comportent ainsi. Dans la plupart des cas, ils se font des amis seulement au sein des clubs (“cercles”) ou dans la classe à la limite. C'est pour cela que les gens étaient curieux que j'avais des amis sans appartenir au même club. Nous appelions notre “club” le Club de la Pelouse. Il était composé des gens faciles d'accès, qui pouvaient être amis sans appartenir au même clan. Mais cette expression “faciles d'accès” ne veut pas du tout dire qu'ils étaient considérés par les autres comme les gens gais et ouverts (akaruï). Au contraire, ils étaient souvent considérés comme sombres (kuraï).
    Je crois depuis mon adolescence qu'il y a une inversion entre ces deux mot akaruï et kuraï et leurs définitions au Japon. Une personne appelée gaie et joyeuse (akaruï, “clair” à la lettre) est parfois un individu qui a peur d'être considéré comme quelqu'un de sombre (kuraï). Par contre, une personne appelée kuraï trouve cette peur stupide. (Au moins, moi, j'ai toujours pensé comme ça.) Bien sûr que ce raisonnement ne s'applique pas à tout le monde. Il y a des gens naturellement joyeux et des gens vraiment moroses. Mais il reste que les personnes qui ne font pas d'efforts pour se montrer akaruï sont considérés comme kuraï. J'imagine bien que les gens qui ont passé une adolescence kuraï au Japon ont plutôt l'aptitude à s'adapter à la vie à l'étranger. Dois-je ajouter que toutes ces cultures de manga et de jeux vidéo sont faits par les gens kuraï?
    J'ai trouvé une analyse intéressante des Japonais dans un dialogue de John Cleese avec son psychiatre (Comment être un névrosé heureux). Ils disent qu'un Japonais s'intègre plutôt bien à la société étrangère, quand il vit tout seul. Mais dès qu'ils forment un groupe, ils composent une communauté fermée.
    Actuellement, je vis bien dans une telle communauté japonaise établie en Algérie. Avant de venir ici, je croyais naïvement que je pourrais vivre une vie algérienne, mais je me rends compte que je vis toujours au Japon en Algérie. Et j'imagine que c'est ce que font la plupart des ressortissants japonais. Ils croient travailler à l'étranger, mais ils continuent à vivre au Japon. Tout a été prévu pour qu'ils puissent mener une vie japonaise à l'extérieur du Japon.
    Et ces Japonais se font des amis avec les Algériens? Je ne dis pas jamais, mais c'est assez rare. Un collègue algérien m'a fait une observation très intéressante. « Les Japonais ne se lient pas d'amitié avec les Algériens, mais j'ai remarqué qu'il n'y a pas d'amitié même parmi les Japonais. Peut-être que c'est la mentalité, je ne sais pas. »  J'en ai parlé à un ami algérien qui travaille ici, mais il m'a répondu tout de suite. « Mais on l'a tous remarqué! Il y a seulement des clans, mais il n'y a pas d'amitié parmi les Japonais. » Ah donc, mes profs avaient raison?! Ces Japonais sérieux qui consacrent leur vie à l'entreprise, ils ne se sont pas fait d'amis depuis le lycée?
    L'insuccès au Japon des réseaux sociaux comme Facebook et MySpace est plutôt connu. Par contre, Mixi qui est un réseau social fermé a un grand succès. Apparemment (je ne suis pas membre de Mixi), les commentaires sur Mixi sont vraiment anarchiques. C'est la fermeture qui leur donne l'assurance. Mais les commentaires des Japonais visibles sur MySpace par exemple sont assez souvent incompréhensiblement mielleux (contrairement à mon blog XD). Ils pensent à tout afin de ne pas choquer les personnes qu'ils ne connaissent que sur internet. C'est bien probablement la mentalité. On ne peut se faire des amis comme ça. Et je me demande d'où vient cet écart entre ces Japonais mielleux et mes collègues hargneux envers les Algériens. Peut-être cet écart n'est-il pas si grand. Il y a la même fermeture d'esprit. Et même moi, j'ai bien du mal à faire des ami ici, tout en étant membre d'une communauté japonaise établie à l'étranger.

日本人って暗いね

(Nihon-jin-tté kuraï-né)
Les Japonais sont maussades.
C'est une chanson du groupe Jagatara, mais introuvable sur internet :(


dimanche 17 mai 2009

Herbes d'été

  Comme le haïku est un poème très court, il exige parfois des connaissances culturelles et historiques pour une bonne compréhension. Un des haïku les plus connus, “Herbes d'été” de Bashô est un bon exemple.

夏草や 兵どもが 夢の跡

なつくさや つはものどもが ゆめのあと

Natsukusa-ya tsuwamono-domo-ga yumé-no ato

Herbes d'été, trace d'un songe des guerriers.

    Les hiragana sont “corrects” ainsi. つわもの est une écriture après la réforme (catastrophique) de 1945, qui n'est pas appropriée à la transcription de la littérature classique*.

    D'abord, on jette un œil au caractère phonétique. Parmi ces dix-sept syllabes, il y a six syllabes avec la voyelle o, autant de a, quatre u et un seul é.
    Les premières cinq syllabes sont dominées par la voyelle a, les sept suivantes sont caractérisées par le o constant, et les dernière cinq font travailler la bouche avec quatre voyelles différentes. L'absence de i est remarquée.
    S'il la consonne aiguë ts apparaît deux fois au début, la seconde moitié est plutôt marquée par les consonnes nasales (le m, le n et le g, prononcé ng). On peut dire que la sonorité de ce haïku est très douce (a, o, m, n).

    Et puis, une certaine attention est demandée au vocabulaire utilisé.
    Le mot “tsuwamono” veut bien dire les “guerriers”, surtout à cause de l'utilisation de ce caractère chinois 兵, mais le mot lui-même signifie “homme fort et puissant”. On pourrait choisir les kanji 強者 pour le même mot.
    “Domo” est un suffixe qui montre le pluriel, qui n'est pas obligatoire à la grammaire japonaise ; il souligne le grand nombre des guerriers.
    “Yumé” est un songe et un rêve à la fois, et cela désignerait un projet vain jamais réalisé.
    Le mot “ato” est le plus problématique de ce haïku. Je dois le souligner surtout parce que ce genre de pseudo-homonymie n'existe pas en français. En japonais, le même mot est souvent désigné par de différents kanji, pour faire la distinction de plusieurs acceptions. On écrit tantôt 後 tantôt 跡 (ou encore 痕) pour le mot “ato”, mais ce ne sont pas des mots différents. C'est pour cela qu'on doit dire que ce sont des pseudo-homonymes.
    Le kanji utilisé ici signifie “trace, empreinte, vestige”, mais l'autre caractère 後 veut dire “temps postérieur, arrière, derrière”. On doit dire qu'un mot japonais porte plusieurs sens, et la distinction est montrée par l'emploi de caractères différents.

    Bashô a composé ce haïku à Hiraïzumi dans la région du Tôhoku (qui veut dire “Nord-Est”). Cette région était indépendante de facto de la politique centrale jusqu'à la fin du douzième siècle, bien que le premier “grand chef d'armée vainqueur des barbares” (seii-taï-shôgun) de l'histoire japonaise, Sakanoüé-no Tamuramaro, l'ait conquise au début du neuvième siècle. Le douzième siècle a vu la fin de l'empire dont la capitale était Kyôto, et le premier shôgunat de l'histoire a été fondé à Kamakura en 1192. Le shôgun, qui n'était jusque là que le chef de l'armée (opposée à l'empereur et aux aristocrates), se voit désormais dans le siège du chef d'État, dont le titre exact est seii-taï-shôgun. (Le mot shôgun signifie précisément le chef d'armée.)
    Minamoto-no Yoritomo, qui sera le premier shôgun chef d'État de l'histoire, a voulu chasser avant de fonder son shôgunat son premier rival qui n'était personne d'autre que son propre frère Yoshitsuné, très populaire parmi le peuple, à cause de son caractère gracieux et cultivé, contrairement à son aîné au tempérament sanguin et cruel. Yoshitsuné a demandé la protection auprès du seigneur Fujiwara de Hiraïzumi, qui portait le même nom que les aristocrates puissants de Kyôto, qui représentent l'âge d'or de cette capitale. (Pour le distinguer de Fujiwara de Kyôto, on l'appelle Ôshû-Fujiwara. Ôshû [province profonde] est l'ancien nom de la région. On suppose qu'il n'avait pas de parenté avec le clan de Kyôto, même si celui-ci se montrait protecteur du seigneur du nord au même nom.) A l'époque, Ôshû-Fujiwara était très riche et puissant, surtout grâce à l'exportation des pépites d'or, tandis que Kyôto tombait dans la décadence. (Certains pensent que l'image du Japon décrite comme un pays d'or par Marco Polo a été inspirée par le commerce d'or d'Ôshû-Fujiwara.) C'était bien la seigneurie la plus puissante du Japon à l'époque. Yoshitsuné, qui sera un héros favori de la littérature populaire, s'est suicidé à Hiraïzumi, mais Yoritomo qui craignait la puissance d'Ôshû-Fujiwara a détruit la seigneurie sous prétexte qu'elle avait protégé son frère ennemi Yoshitsuné. C'est juste après la chute d'Ôshû-Fujiwara que Yoritomo a fondé son shôgunat à Kamakura. (Je suis désolé que je répète toujours la même histoire dans ce blog...)
    Presque cinq siècles après la chute d'Ôshû-Fujiwara, Bashô, en fuyant la vie urbaine de la capitale Édo (ancien nom de Tôkyô), a voulu retrouver de la poésie dans la région désormais sauvage et pauvre, qui ne retrouvera jamais les prospérités d'Ôshû-Fujiwara. Il a visité le site pour y trouver seulement des herbes d'été, qui ne gardaient rien de la puissance légendaire. L'été est court comme un rêve dans la région du nord. Tout comme l'âge d'or d'Ôshû-Fujiwara, qui n'a duré que moins de cent ans. Les prospérités sont comme un songe, et ce songe était aussi un rêve des guerriers, qui croyaient qu'Ôshû resterait une seigneurie des plus puissante du Japon, qui pourrait rivaliser avec la capitale. Mais la région était délabrée et abandonnée par le pouvoir central à l'époque où le poète vivait. Le mot “ato” veut dire ici le “vestige de la cité”, mais il signifierait à la fois que le poète se trouve sur le site longtemps après (ato) la chute de la cité.
    Même à présent, la région du Tôhoku (anciennement Ôshû) est la plus pauvre du Japon, et les puissances d'antan restent toujours un rêve. Toutefois, Hiraïzumi est un site historique et touristique important. Même si le château a été détruit par les Minamoto, les temples (Môtsû-ji et Chûson-ji) nous font apercevoir la majesté de l'époque.
    Comme une anecdote, je peux ajouter que la secte Aum qui a perpétré un attentat meurtrier dans le métro de Tôkyô en 1995 était inspirée d'une histoire tout à fait improbable d'un pays indépendant dans cette région du Tôhoku (à Aomori) qui aurait prospéré au quatorzième siècle. C'est une région exceptionnelle au Japon qui pourrait inspirer les rebelles qui se lèvent contre le pouvoir central**. (En le disant, je ne cautionne pas du tout les terroristes.)

    Si on veut parler de ce haïku de Bashô, on ne doit pas négliger l'influence du poète chinois Du Fu (712-770) de l'ère de la dynastie Tang, particulièrement apprécié par les Japonais (qui l'appellent To Ho). Voici les premiers vers de son poème le plus connu au Japon.

國破山河在
城春草木深***

國破レテ山河在
城春ニシテ草木深

Kuni yaburété sanga ari.
Shiro haru-ni shité sômoku fukashi.

Le pays est ruiné, montagnes et fleuves subsistent.
La cité est au printemps, herbes et arbres sont touffus.

    Bashô a fait rimer son haïku avec ce poème que les Japonais aimaient réciter, qu'il citait furtivement dans la prose qui le précédait. Il emprunte l'idée de ce haïku au grand poète chinois qui regrettait son pays délabré en contemplant la ruine de la capitale Xian. Si ce haïku est très connu et apprécié, c'est qu'il représente le caractère humain de Bashô, qui manque aux autres haïjin doués pour la description comme Buson.
    (L'enseignement de la langue japonaise se divise en trois parties au lycée : japonais moderne, ancien japonais et lettres chinoises. Ces “lettres chinoises” (kanbun) sont une autre discipline que la littérature chinoise proprement dite. Il s'agit d'une étude de la littérature chinoise classique adoptée par les Japonais, avec toutes les annotations. Aucune connaissance de la langue chinoise n'y est exigée, mais il faut savoir comprendre le système des annotations****. Quoi que les gens prétendent, je peux dire sans aucune hésitation que les Japonais contemporains sachent plusieurs poèmes chinois par cœur, mais aucun poème occidental. Ce n'est peut-être pas faux de dire que beaucoup de Japonais modernes adorent l'Occident et n'aiment pas la Chine, mais cette préférence reste vaine. Ils sont toujours profondément et essentiellement imprégnés par la culture chinoise.)

* Si j'utilise la transcription Hepburn modifiée dans ce blog, c'est seulement pour ne pas déconcerter les lecteurs. Le rôma-ji Hepburn, transcription phonétique à l'anglaise et nullement grammaticale, n'est carrément approprié à rien. Il paraît que certains s'imaginent que la transcription Hepburn soit “correcte”, mais il faut qu'ils sachent : Le rôma-ji Hepburn n'est même pas le rôma-ji que les écoliers apprennent dans l'éducation japonaise. Ils apprennent le rôma-ji appelé kunrei, qui est plus grammatical, voire plus scientifique que Hepburn. Le rôma-ji Hepburn n'est que la transcription qu'on utilise par pure convention, malheureusement adoptée par le ministère des affaires étrangères pour le passeport. Il est vrai que le rôma-ji Hepburn soit largement utilisé également dans le domaine de la cartographie, mais tout cela ne veut pas dire que c'est une bonne méthode de transcription. La transcription kunrei, bien meilleure que Hepburn, et mieux appropriée à l'apprentissage du japonais, n'a pas d'irrégularités comme ch, sh, ts, f, j.
    Ce système de transcription appelé Hepburn est marqué par le temps en plus. Même comme une transcription phonétique, il a désormais des défauts. Il ne faut pas s'étonner si les Japonais ne prononcent pas le f quand ils prononcent le nom du Mont Fuji (Huzi, selon la transcription kunrei). A l'époque de Hepburn, les Japonais prononçaient encore le f avant la voyelle u, mais la consonne a dorénavant disparu. Le f s'est graduellement transformé en h, et Hepburn assistait à la période de transition. Cette lettre f n'a plus aucune raison, sinon historique, de se trouver dans la transcription de la langue japonaise. (Les phonéticiens ne seraient peut-être pas d'accord avec moi.)
    On aurait dû transcrire cette consonne plutôt par le ph que par le f, car ce n'était pas une consonne labio-dentaire mais labiale. Le son s'est transformé du p au h, en passant par le f (ph). Si la prononciation du hiragana ば est ba, c'est que は était pa à l'origine. On a dû réinventer ぱ (pa), parce que la consonne p a été perdue à cause de ce changement. Il est normal que cette consonne est rare dans la langue japonaise, puisqu'elle a disparu une fois.
    Je ne dis pas non plus que le rôma-ji kunrei soit la transcription correcte. La transcription correcte du japonais n'existe pas, tout comme pour l'arabe et le russe. Il n'y a aucune raison que les francophones respectent la méthode Hepburn, inventée par un missionnaire anglais. C'est franchement ridicule pour moi. Pour éviter la tragédie du mot kamikaze, il faut au moins que les francophones modifient ce maudit rôma-ji. Si vous écrivez Pouchkine en pensant au grand écrivain russe Pushkin, vous avez raison de préférer le souchi au sushi (le mot est susi selon le rôma-ji kunrei). L'absurdité apparente de cette phrase est bien voulue. C'est un non-sens de dire que l'écrivain russe s'appelle Pushkin, mais pas Pouchkine, tandis que son vrai nom est écrit en lettres cyrilliques. Pour la transcription des mots japonais, c'est pareil. Si vous croyez vraiment que la transcription gaijin est plus correcte que gaïdjin, vous acceptez tout simplement la suprématie anglo-saxonne. La méthode kunrei, que les écoliers apprennent aux écoles élémentaires, veut que ce mot soit transcrit comme gaizin. Pourquoi préférer la transcription anglo-saxonne à la politique d'éducation japonaise ?
    Il y a une vingtaine de systèmes de rôma-ji, et les tentatives d'amélioration ne sont pas rares. Dire que la transcription Hepburn est le rôma-ji correct est très loin de la réalité, et c'est tout simplement un grand mépris pour les gens qui font leurs efforts pour trouver une meilleure méthode de transcription. La réalité est qu'il n'y a que les gaijin qui respectent bien le système Hepburn! Vous pouvez toujours utiliser le rôma-ji Hepburn, mais il faut que vous sachiez que ce n'est qu'une convention. Si vous ne l'aimez pas, vous pouvez inventer un système français pour la transcription. À mon avis, il le faut. Qu'est-ce que vous attendez ?

** On pourrait dire que la région du Tôhoku (“Nord-Est”) restait une région plus ou moins insoumise jusqu'à la fin du seizième siècle. Hidéyoshi, qui a été nommé “grand shôgun vainqueur des barbares” après cent ans de guerre civile, se vante d'avoir conquis cette région dans une lettre. Ce qui attire notre attention dans cet écrit est le nom qu'il utilise pour désigner le Nord-Est. Il parle de Hinomoto [“Finomoto” à l'époque], qui veut dire “Là où se lève le soleil”. Ce mot est bien la lecture kun-yomi des kanji 日本 (Nihon [Nifon] ou Nippon), le nom du pays. Si vous réfléchissez bien un moment, vous pouvez facilement imaginer que le nom “Soleil Levant” ne peut être l'appellation inventée par un Japonais vivant au Japon. Effectivement, le soleil se lève dans la direction du Japon, si on se trouve en Chine. Mais pour les Japonais, le soleil se lève dans l'océan pacifique... Ainsi peut-on penser qu'à l'époque de Hidéyoshi, le mot Nihon [Nifon] ou Nippon était loin d'être utilisé comme le nom du pays, et le Soleil Levant désignait justement la région du Nord-Est pour quelqu'un comme Hidéyoshi, un homme inculte de l'Ouest du Japon. Je crois que, s'il avait eu de la culture chinoise, il n'aurait pas utilisé le mot Hinomoto (“Là où se lève le soleil”) pour désigner la région du Nord-Est.
    (Il y a des gens qui prétendent que la prononciation Nippon est plus correcte que Nihon, parce que celle-là est plus ancienne que celle-ci. Je ne comprends pas bien la logique. Dans ce cas-là, vaut-il mieux parler l'ancien japonais que le japonais moderne ? À mon avis, Nippon est tout simplement une appellation plus patriotique que Nihon.)

*** Voici le poème complet.

春望

國破山河在 
城春草木深 
感時花灌涙 
恨別鳥驚心 
烽火連三月 
家書抵萬金 
白頭掻更短 
渾欲不勝簪 

**** Les annotations des lettres chinoises sont toujours en katakana. On ne doit pas oublier que c'était l'emploi principal des katakana. Si vous croyez que les katakana ne sont pas importants dans l'apprentissage de la langue japonaise, c'est que vous ignorez l'importance des lettres chinoises dans la civilisation japonaise.


mercredi 22 avril 2009

Le procureur est-il un justicier?

J'ai traduit cet article pour vous montrer le ton de la presse japonaise quand elle parle de la peine capitale.

La famille du petit Gôken montre sa déception auprès du parquet : « Nous ne voulions pas que le procureur renonce à sa première résolution »

 Tout comme le jugement en première instance, le satellite Akita de la cour d'appel de Sendaï a déclaré la peine à perpétuité à HATAKEYAMA Suzuka, 36 ans, sans emploi, principalement accusée d'homicide pour l'affaire du meurtre de deux enfants à Fujisato (Akita). Comme le parquet de Sendaï a renoncé à faire la demande de cassation, les parents de l'enfant tué YONEYAMA Gôken (sept ans à l'époque) ont publié un commentaire le 14 : « Nous espérions nous faire venger de notre fils, mais cet espérance n'est désormais qu'un souhait irréalisable. »

 Ce commentaire est écrit sur deux feuilles A4. Ils montrent ouvertement leur déception auprès du parquet de Sendaï en disant : «
 Nous ne voulions pas que le procureur renonce à sa première résolution jusqu'à la fin, quoi que soit le résultat. Il a fermé la porte pour réaliser une justice sociale de sa propre main. » Et ils font exploser la colère vers Hatakeyama qui s'est pourvue en cassation : « Elle a donné la priorité à ses propres intérêts. »

 Ils réfutent également les raisons que la cour cite dans le jugement pour avoir fait éviter la peine de mort à l'accusée :
1. On ne peut dire que ce soit un acte prémédité. 2. Il n'est pas accompagné d'intérêt personnel. 3. L'exécution du crime n'est pas particulièrement cruelle ni obstinée. Les parents du petit Gôken remarquent : « Si c'est un acte poussé par les intentions meurtrières instantanées, est-ce une raison pour réduire la peine dans le cas d'un homicide ? » Et ils critiquent ce jugement : « Toutes ces raisons citées sont trop loin des idées communément partagées. »

 Ils affirment qu'ils étaient « consternés par l'inhumanité de ce monde pendant le procès, loin de pouvoir
[se] venger de [leur] fils même juste un petit peu » et concluent : « Nous ne pouvons nous empêcher de souhaiter du fond du cœur que la vie d'un enfant aura plus de poids dans un monde à venir. »

 Le code de procédure pénale dit que l'instance supérieure ne peut déclarer une peine plus lourde que la première instance si le procureur ne fait appel. Le renoncement d'appel par le parquet qui demandait la peine de mort à Hatakeyama lui a fait éviter l'application de la peine capitale.

(15 avril 2009)

 Cet article a paru dans le site d'un journal régional de Sendaï (chef-lieu de la région de Tôhoku [Nord-Est]), Kahoku Shinpô. (Le chien akita-inu est bien issu d'Akita.) C'est un peu difficile à comprendre, mais ici, la première résolution du procureur doit être celle d'un justicier : punir les méchants. Je crains que cet article ne soit presque incompréhensible à la première lecture. Les parents de l'enfant tué ne reconnaissent aucun sens dans la peine à perpétuité. Je crois que ce n'est même pas une peine pour eux. D'ailleurs, c'est très bizarre pour moi d'entendre ces mots de la bouche de quelqu'un qui veut la peine de mort. Selon eux, la peine capitale fait respecter la valeur de la vie et elle rend le monde moins inhumain. C'est vraiment absurde.
 Cette affaire a fait énormément parler, et l'accusée a été beaucoup médiatisée. Elle a d'abord tué sa propre fille et puis ce petit garçon Gôken. Avant de perpétrer son deuxième meurtre, elle jouait la victime dont une enfant s'était fait tuer. Il semble que la télé ait fréquemment passé l'image de cette femme affligée. (La plupart des émissions japonaises sont du très mauvais goût, y compris le journal télévisé. D'ailleurs, un lieu commun dit « Belles femmes d'Akita ». Mais on ne dit pas la même chose sur les femmes d'Aomori. On est voisins pourtant !) Certains pensent qu'elle a tué un autre enfant pour attirer plus d'attention sur elle, mais on ne sait jamais. Ainsi est-elle passée d'un personnage tragique à la criminelle détestée de tous.
 En tout cas, le ton du média japonais, faussement objectif ici, fait froid au dos. C'est un pays où plus de 80 % de la population soutiennent la peine de mort, et ils se réjouissent d'entendre déclarer la peine capitale. Ceux qui sont contre la peine de mort comme moi sont tout simplement traités d'inhumains. Et les Japonais s'emportent très facilement quand ils parlent de ce sujet.
 J'ai parfois l'impression que la mission du média japonais est de confirmer davantage les idées communément partagées. Les journalistes n'écrivent que ce qui plaît au public, et ils ne font pas autre chose dans la plupart des cas. De ce point de vue, il faut qu'on s'aperçoive que la mention « sans emploi » est apposée au nom de l'accusée. Bien sûr que les gens sans emploi sont dangereux ! Heureusement, tous les juges n'en sont pas encore là, mais certains commencent à condescendre à la prière des familles des victimes. Ce sont des juges geishas. La cour est théâtralisée de plus en plus, mais apparemment, ce phénomène n'est pas constaté qu'au Japon. (Le langage journalistique est vraiment loin d'être neutre à l'égard des (supposés) criminels au Japon. Si c'est une victime, on omet la mention « sans emploi ». Si c'est un criminel, il peut être un « soi-disant plombier » par exemple. Aucune victime de meurtre n'a jamais été soi-disant quelque chose.)
 Dans le titre de cet article, il y a un mot que je déteste dorénavant : Izoku 遺族. Ce mot (« famille du mort ») voulant dire « famille laissée » à la lettre est fréquemment utilisé par le média pour justifier la peine lourde. Il faut respecter les sentiments de la famille de la victime d'un homicide (izoku), volontaire ou involontaire. C'est ces sentiments qui font le ravage actuellement au média japonais. Je ne vois pas trop le lien entre les sentiments de la famille de la victime et la peine lourde, mais ces izoku sont apparemment contents d'entendre prononcer la peine la plus lourde possible. Et un Japonais s'identifie à la « famille laissée », et s'indigne des « méchants » avec elle, comme s'il était membre d'une grande famille qu'est le Japon. Quel bon système pour l'exclusion.
 Mais dans le monde moderne, depuis le dix-huitième siècle au temps de Beccaria, la peine existe pour la prévention, non pas pour la vengeance. Et pourtant, s'ils ne le savent pas, ce n'est pas leur faute, c'est la faute de l'éducation nationale...
 Mais il faut qu'ils sachent. Une personne n'appartient pas qu'à la famille, et c'est vraiment indécent de se victimiser ainsi pour un mort. La vie d'une personne n'est pas aussi petite que ça. La victime, ce n'est pas vous, mais quelqu'un qui vous était cher. La vie de ce quelqu'un dépasse largement le cadre familial. Alors, laissez tranquille l'âme de cette personne, sans crier vengeance... Ne parlez plus comme si cet être avait été un bien privé pour vous... Je crois bien comprendre vos sentiments (à part cette haine particulière), mais ils n'ont rien à voir avec la justice, qui doit rester plus ou moins froide. Moi, je ne réclamerais jamais une justice chaude. La justice ne tient pas compte des morts, et elle doit toujours penser à la vie d'un criminel, même s'il ne montre jamais aucun regret.
 (Dans le mot français « pardon », il y a don, et en anglais, on trouve l'élément give dans forgive. En revanche, le verbe japonais ゆるす (yurusu, pardonner) ne veut dire que « desserrer, relâcher » étymologiquement. Cela ne fait penser qu'à la ceinture et au caoutchouc au mieux. C'est peut-être pour cela que les Japonais ont du mal à trouver un caractère noble dans le pardon. La littérature moderne connaît des romans dont le sujet est le pardon, mais ce sont très souvent des œuvres des écrivains catholiques. Voyage dans la nuit sombre de SHIGA Naoya, par exemple.)


dimanche 5 avril 2009

Ce qui choque les Japonais

 Comme j'ai déjà dit dans ce blog, si vous vous mouchez en public, cela ne choque nullement les Japonais, à moins que vous ne fassiez un bruit vraiment désagréable. En effet, la politesse japonaise est quelque chose de mythique. J'ai une fois lu sur internet que ce n'est pas poli de ne pas faire du bruit quand on mange les nouilles au Japon. C'est vraiment le comble du ridicule. Si on fait du bruit quand on mange les nouilles, cela ne gêne personne au Japon. Et c'est tout. Je me demande d'où on a pu puiser cette idée bizarre. Il est possible qu'un Edokko (Tokyoïte) fasse à son compatriote qui ne fait pas de bruit une remarque du genre: "Eh! Es-tu un étranger (gaïzin [gaïjin]) ou pas? Quand tu manges les nouilles, tu fais du bruit! Comme ça!" (Et il fait du bruit exagéré.) Mais cela n'a rien à voir avec la politesse, mais c'est plutôt de la beaufrie. Peut-être la vérité est-elle qu'un ou plusieurs Japonais ont répondu à la question "Pourquoi faites-vous du bruit quand vous mangez les nouilles?" par la réponse "C'est pour être poli." Mais cet automatisme qui répond à toutes les questions par le mythe de la politesse japonaise n'est qu'un crétinisme lamentable.  Et vous ne choquez pas non plus les Japonais quand vous leur demandez "Mireille Mathieu est très connue au Japon, non?" Ils ne la connaissent pas, c'est tout. On ne peut être choqué par ce qu'on ne connaît pas. Je crois bien que c'était une plaisanterie sur la coiffure des petites filles japonaises (okappa) à l'origine. Les touristes françaises de l'époque se sont probablement dit "Mais elles sont toutes fans de Mireille Mathieu ou quoi!"
 Alors qu'est-ce qui peut choquer les Japonais? Par exemple, si vous parlez de l'empereur à un Japonais, cela peut le choquer. Mais non, je ne parle pas du tout du tabou. En revanche, je dis que c'est le mot "empereur" qui est choquant. Pour les Japonais, le tennô n'est pas autre chose que le tennô, et ce mot est intraduisible. Il est à l'origine de tout ce qui est "C'est japonais, ça s'explique pas." Ils ne préparent aucune réponse à la question "Si ce n'est pas un empereur, c'est quoi?" Le tennô est le tennô, c'est tout.
 Ensuite, la question "Qui est le chef d'Etat au Japon?" embarrasse les Japonais. Quelle est la réponse officielle à cette question? Surprise! Elle n'existe pas. Gêné par la question perpétuelle, le ministère des affaires étrangères a affirmé que le chef d'Etat était le tennô, mais ce n'était qu'un "faux départ". En réalité, il n'y a aucune loi qui dise que le chef d'Etat du Japon est l'empereur (tennô). Il y a des gens d'extrême-droite qui soutiennent "Le premier ministre ne peut être le chef d'Etat, car son poids est très léger." Mais le manque de majesté du premier ministre n'est pas du tout la preuve que le tennô est le chef d'Etat. Si vous voyez la photo du couple impérial dans une ambassade japonaise, cela ne veut pas dire que l'empereur soit le chef d'Etat, mais que l'ambasssade est du ressort du ministère des affaires étrangères.
 Et puis, appeler l'empereur par son nom d'enfance (Hirohito, Akihito) peut choquer les Japonais, à moins qu'ils ne soient communistes ou sympathisants. Le journal français parle de Naruhito quand il est question du prince actuel, mais je me doute que la plupart des Japonais n'ont jamais entendu ce nom. Les communistes préfèrent les appeler par leur nom d'enfance, car ce n'est pas du tout de leur goût de ne les appeler que par leur titre comme presque tous les Japonais le font.
 A part l'empereur, si vous parlez de l'armée japonaise, vous choquez nécessairement les Japonais. Le budget de la défense du Japon se situe toujours dans le top 10 mondial, mais aucun Japonais ne croit que l'Etat du Japon possède une armée. Parce que la Constitution dit que l'armée n'existe pas au Japon! Pour moi (qui suis pourtant un très bon Japonais), ce n'est qu'une absurdité, mais curieusement il me semble que tous les Japonais y croient. Tout comme le tennô qui n'est pas autre chose que tennô, le jieitaï (Forces d'autodéfense, traduction officielle et malheureuse) est jieïtai, mais ce n'est pas une armée. Les gens de gauche crétinisés ne veulent pas changer une ligne de la Constitution de 1946 à cause de cet article 9 qui renonce à la guerre. Mais pourquoi "modifier la Constitution" doit-il vouloir dire pour eux la suppression de l'article 9? Au Japon, les gens qui sont pour la modification de la Constitution sont classés dans la catégorie de droite. Donc, moi qui veux supprimer le premier chapitre de la Consitution "L'Empereur (tennô)", je suis de droite a priori. mdr Il ne faut pas toucher la Constitution de 1946, qui doit être quelque chose de sacré. (Apparemment, la gauche japonaise possède le sens du sacré.) Et tout ce qui compte pour ces gens soi-disant de gauche n'est que de protéger l'article 9, et ils ne parlent jamais de la dissolution des Forces d'autodéfense pour que cet artilcle porte un sens! Un sens qui est digne de ce qu'il dit!
 Il me semble que j'ai écrit cet article pour dire "Allez choquer les Japonais!" :-p



lundi 23 février 2009

Je ne suis pas réellement humain, mais je suis un gentil lapinou...

 (Le titre fait référence à un jeu "quiz" de Facebook "Etes-vous réellement humain?" Et le résultat était pour moi: "Tu es un gentil lapinou." :-D)

 J'ai l'honneur de vous présenter un commentaire qu'un anonyme a laissé pour mon article précédent.
j'ai lu , un tas de connerie, c'est magnifique, est ce que t'est un nigaud ? ou te le fait expres? le japon est certainement le pays le plus raciste au monde, c'est culturel ...blanc, noir, sud-americain, coreen, chinois... tout le monde le sait et beaucoup de japonais le revendique.tu peut continuer a ecrire tes merdes sur ton blog, tu resteras juste un frustre qua vecu chez les etres humains quelques annees , avec tes bla bla " je me sens un bon citoyen " t'est pitoyable, de toute facon ton pays de merde est en train de disparaitre a feux doux.
 Je n'ai pu m'empêcher de dire: Re-bonjour! mdr (En fait, si c'est la même personne ou pas, ce n'est pas un problème. Mais je n'arrive pas à croire que j'aie pêché deux poissons aussi gros!)

 Traduction du commentaire (car il est plutôt abscons et de plus il n'a apparemment rien à voir avec ce que je dis dans mon article): "Tu appartiens à la race japonaise, et tout le monde sait que tous les Japonais sont des racistes exécrables. Quelle connerie que tu prétends être "un bon citoyen antiraciste", toi, tu n'es qu'un Japonais!"

 Voici un exemple des propos typiques des sentiments raciaux, ordinaires et banals, marqués par l'effronterie, l'incitation à la haine raciale et le goût à la contre-vérité dont ils réclament paradoxalement l'évidence. ("Le racisme est culturel chez les Japonais." :-o "Beaucoup de Japonais revendiquent leur racisme." Mais de quoi parle-t-il? Même s'ils revendiquent quelque chose qui pourrait être interprété comme un racisme par les non Japonais, ils ne le font pas consciemment en ayant la notion du racisme dans leur tête. Donc, cela ne s'appelle pas une revendication du racisme, qui d'ailleurs reste quelque chose d'extrêmement rare dans le monde. La sournoiserie raciste choisit toujours le propos: "Je ne suis pas raciste, mais...." et les racistes japonais ne font pas exception.) Ce garçon (je pense que c'en est un) est la même chose qu'un Occidental du 19e siècle qui ne pouvait croire à l'existence des noirs intelligents. Il voudrait me dire: "Si tu connais quelque chose malgré ta maudite japonicité, c'est seulement parce que tu as vécu quelques années en Europe, CHEZ LES ETRES HUMAINS, Dieu soit loué." Qu'il soit au moins conscient que c'est lui qui fait la honte de cette petite portion des êtres humains... (Je crois bien que cette personne est un Occidental. La phrase "Tu resteras un frustré qui a vécu chez les êtres humains quelques années" veut probablement dire que l'Algérie où je vis actuellement n'est pas non plus habitée par les êtres humains selon lui. Du moins n'en tient-il pas compte.)

 Et je suis désolé que sa copine japonaise l'ait quitté. lol

 (Une rumeur dit qu'on ne peut plus écrire "lol" innocemment en France. Est-ce que c'est vrai?)


mercredi 4 février 2009

Le racisme réciproque

 Je peux dire que les Japonais ne savent pas trop en général ce que c'est que le racisme. Souvent, on reste dans l'ignorance totale, et même les gens sympathiques et gentils (ou cultivés!) peuvent montrer une attitude raciale sans aucune honte.
 Mais alors, ne fait-on aucune éducation antiraciste aux écoles japonaises? Si, juste un petit peu. Alors ce petit peu, comment est-ce?
 C'est à peu près comme ça.
 "Imagine que tu voyages à l'étranger. Et les gens se moquent de toi et te méprisent, parce que tu ne leur ressembles pas. Tu seras content? Non! Donc, si tu ne veux pas être traité comme ça quand tu voyages à l'étranger, tu dois être gentil auprès des étrangers qui vivent au Japon."
 Ainsi, les Japonais expliquent le racisme par la réciprocité, et ils n'entrent jamais dans la vraie question de la discrimination sociale où tout est désespérément unilatéral. D'ailleurs, la plupart des Japonais croient sincèrement qu'il n'y a pas de racisme au Japon, parce que le racisme, c'est une notion importée de l'étranger. C'est ce qu'on a entendu parler. C'est un problème des autres.
 Je trouvais toujours bizarre que même les antiracistes ne sortaient presque jamais de cet argument naïf et inutile, mais je commence à me douter que cet antiracisme japonais qui ne vaut rien a bien sa place dans l'histoire moderne de ce pays.
 Quel peuple à part les Japonais aurait pu inventer cet antiracisme fondé sur la réciprocité? Ils étaient les seuls "blancs d'honneur" sous l'apartheid sud-africain, et ils n'ont officiellement témoigné aucune honte par rapport à cela. C'est le seul pays qui soit passé du tiers monde au "premier monde" au cours du 20e siècle. (Le mot "tiers monde" apparaît après la Deuxième Guerre mondiale, donc c'est un anachronisme, mais bon...) Il n'y a que les Japonais qui puissent être à la fois objets et sujets du racisme en un sens.
 D'ailleurs, c'est pour cela que les Occidentaux se sentent obligés de tolérer plus ou moins les expériences dégoûtantes au tiers monde, mais ils crient au racisme s'ils sont traités de gaïjin (étrangers). S'ils vivaient en Afrique noire, ce serait indécent de dire que les autochtones se montrent "racistes" envers eux. Mais ils ne sentent pas ce besoin de retenue au Japon. Ces expatriés sont bien contaminés par l'idée saugrenue du "racisme sensationniste" à la japonaise à la longue, selon lequel tous les problèmes de la discrimination sociale sont réduits aux sentiments désagréables. Mais le racisme n'a rien à voir avec ces sentiments, c'est bien le problème de la structure sociale. Donc, ces "blancs" qui vivent au Japon depuis longtemps et qui dénoncent le racisme japonais, ils sont bien japonais, je constate! :) Car ils font l'expérience d'être à la fois sujets et objets du racisme. Enjoy! :)
 Et ce qui est le plus grave, c'est que les Japonais continuent à cacher leur propre problème de la discrimination sociale à l'intérieur de leur pays, à cause de cette compréhension tout à fait insuffisante de la notion du racisme. Le racisme à dénoncer est pour le moment fondé sur la réciprocité. On n'a pas encore le moyen de parler de la discrimination sociale où les forces unilatérales s'exercent des deux côtés, violence froide et violence chaude.

mercredi 21 janvier 2009

Little Tokyo en Algérie

A Little Tokyo en Algérie,
La cantine pour les Japonais est interdite aux employés algériens.
Le gym pour les Japonais est interdit aux "étrangers".
Les chiottes pour les Japonais sont interdites aux "ouvriers des tiers pays".
On ferme jalousement la porte des cabines à la clé.

A Little Tokyo en Algérie,
Les Japonais tutoient les hauts fonctionnaires.
En Algérie, on ne se conduit pas en Algériens.
L'autoroute en Algérie, c'est le projet des Japonais.
On s'amuse à faire dire les salutations en japonais.
Car les civilités, c'est japonais.

A Little Tokyo en Algérie,
Les Japonais n'ont pas honte de ne pas faire des efforts.
De simples efforts pour comprendre les sentiments des autochtones.
Ils critiquent le nombrilisme et la paresse des Algériens,
Alors que c'est eux qui souffrent de la paresse intellectuelle.

A Little Tokyo en Algérie,
On ne me présente même pas aux collègues algériens.
On ne serre pas la main.
C'est seulement le coeur qui est serré.

L'amitié et le petit sourire peuvent-ils être mes armes? Ce n'est que de la naïveté. Mais je ne comprends pas que mes compatriotes ne se montrent pas plus amicaux envers les Algériens. Leur but, c'est de réaliser leur projet, mais apparemment ils n'ont aucune envie de se faire aimer et apprécier par les habitants. Alors c'est une autoroute pour qui?
Ce n'est que mes premières impressions. Peut-être que ça changera.

mercredi 14 janvier 2009

Kagomé kagomé

Au Japon, le ketchup, ce n'est pas Amora, mais Kagome (prononcé kagomé).

 D'où vient ce nom de Kagomé? Il paraît qu'un personnage du manga Inuyasha porte également ce nom, si je ne me trompe.
 Au fait, Kagomé kagomé est une chanson qui accompagne le jeu d'enfants. Je ne sais pourquoi je ne peux trouver aucun clip passable sur YouTube. Ici, la chanson est chantée par la vocaloïde Hatsuné Miku. C'est nul, mais tant pis...


初音ミク、かごめかごめ(童謡)

 Un enfant appelé oni (ogre, petit démon) s'accroupit et il ferme ses yeux. Les autres enfant, en se tenant la main, tournent autour de lui en chantant cette mélodie. A la fin de la chanson, ils s'arrêtent, et le oni doit deviner qui est juste derrière lui. La vidéo montre à peu près ce que c'est que ce jeu. (1. Ce ne sont pas des enfants; 2. Le oni n'est pas accroupi, mais assis; 3. Cela se joue avec des personnes plus nombreuses; 4. On ne court pas!)



かごめかごめ 0001

 Comme j'ai déjà remarqué, les Japonais confondent très souvent les genres. Cette chanson ne peut être un dôyô 童謡, chansons composées par le mouvement artistique de la première moitié du 20e siècle, mais ce genre de chansons pour enfants est appelé warabé-uta わらべうた. Les warabé-uta sont des chansons sans auteur, transmises oralement. Et tout comme la Mère Oie, la parole, qui connaît plusieurs variations, est souvent difficile à comprendre.
 Je cite la version du Grand Shôgakukan.
かごめかごめ Kagomé kagomé
籠の中の鳥は Kago-no naka-no tori-wa
いついつ出やる Itsu itsu déyaru
夜明けの晩に Yoaké-no ban-ni
鶴と亀とつーぺった Tsuru-to kamé-to tsûpetta
うしろの正面だあれ Ushiro-no shômen dâré?
 Le sous-titre de Hatsuné Miku donne 滑った (subetta) au lieu de tsûpetta.
 J'ai voulu parler de cette chanson, parce que j'ai été étonné de voir ce sous-titre 滑った (subetta) dans une émission de NHK pour le nouvel an. Mais moi, je croyais que le mot était つうべった (tsûbetta)! Apparemment, la plupart des Japonais croient que le mot correct est subetta, alors que le Grand Shôgakukan dit tsûpetta.
 Le verbe tsûpéru ou tsûbéru n'est pas connu, tandis que le verbe subéru veut dire "glisser", voire chuter dans ce cas-là probablement. Tout en admettant que le vers "tsuru-to kamé-ga tsûpetta" n'est pas compréhensible, je ne pense pas que le sens des mots "Et la grue et la tortue ont chuté" soit plus clair.
 Déjà, quel est le sens du premier mot "kagomé"? Un ancien document donne les kanji 籠目. Dans ce cas-là, ce mot veut dire "trames de corbeille". Le choix de la compagnie de ketchup vient très probablement de cette hypothèse. Mais des internautes disent "C'est complètement faux. Kagomé, c'est normalement 籠女." Je ne vois pas pourquoi c'est normal, mais ce qu'ils prétendent est que ce mot signifie soit une prostituée exploitée, enchaînée dans la cage (le mot kago veut dire corbeille et cage), soit une femme enceinte (la cage veut dire l'utérus). Ce sont des interprétations abusives qui s'engagent volontairement dans la quatrième dimension. Bien sûr qu'on se met aussitôt à parler des fantômes.
 Plus sérieusement, le Grand Shôgakukan pense que ce mot vient de 囲め kakomé, "entourez, encerclez". Mais vu que c'est les enfants qui tournent autour du oni qui chantent, je crois que c'est l'ethnologue YANAGITA Kunio qui a raison: Il pense que le mot est une altération de 屈め kagamé "accroupis-toi". D'ailleurs, l'alternance de voyelles est plus probable que le changement du k en g nasal à mon avis.
 J'admets volontiers que l'interprétation erronée et populaire n'est pas sans fondement. Juste après le commencement, on parle de "l'oiseau dans la cage" (kago-no naka-no tori). Mais on ne peut ignorer que cette parole est faite du jeu de mots absurde. L'ancienne version montre plus clairement cette caractéristique.
かごめかごめ
籠の中の鳥は
いついつ出やる
夜明けの晩に
つるつるつーぺった Tsuru tsuru tsûpetta
なべなべなべの底ぬけ Nabé nabé nabé-no soko-nuké
 Dans cette version, on ne dirait pas que l'élément tsuru soit l'oiseau grue, mais plutôt l'onomatopée tsurutsuru qui montre le glissement. Et petta doit être une onomatopée pour la chute. Le mot ぺったんこ pettanko montre l'état d'une chose platte comme si elle avait été écrasée. Tsûpetta n'est très probablement pas un verbe.
 Alors d'où vient ce vers "nabé nabé nabé-no soko-nuké" (marmite, marmite, marmite sans fond)? L'élément tsuru constitue l'homonymie de la grue, l'onomatopée pour le glissement, et de la corde pour pendre la marmite. Entre tsuru et nabé, il n'y a pas de lien logique, mais une association libre. On peut dire la même chose sur kagomé de la première ligne et kago de la deuxième ligne.
 C'est depuis l'ère Meiji qu'on a remplacé la dernière partie de la chanson. Kamé la tortue est apparue, car c'est un animal qui accompagne toujours tsuru la grue au Japon. Ce sont des symboles de la longue vie.
 "Ushiro-no shômen dâré?" (Qui est en face derrière toi?), qui a supplanté "nabé nabé...", dédouble et renforce l'absurdité de l'expression "yoaké-no ban" (le soir de l'aube).
 Sur Internet, il y a vraiment beaucoup d'interprétations de cette chanson, dont la plupart sont parfaitement négligeables. Ces gens veulent que cette chanson ait des rapports avec quelconque légende urbaine. On dit souvent que cette chanson Kagomé kagomé fait peur. J'imagine que cette peur provient de l'oubli de l'enfance naïve et insouciante où on ne se souciait nullement du sens du texte tout en jouant à ce jeu. Ce n'est pas pour cela qu'on est permis de remplacer tsûpetta, le mot inexistant dans le vocabulaire japonais, par un mot japonais "normal" subetta.
 Certains pensent que ce mot tsûpetta vient des mots comme 突っ入った(つっぱいった) tsuppaïtta ou つくばった tsukubatta. Le premier voudrait dire "brusquer l'entrée", et le deuxième "se mettre à quatre pattes". J'avoue que j'imaginais auparavant le sens de tsûbetta comme l'ancien verbe signifiant "coïter". (Mouais, les Japonais sont des obsédés sexuels... lol) Cette association n'était pas sans raison, si ce mot voulait dire l'un des deux. D'ailleurs, le gouvernement de Meiji a tellement censuré les chansons traditionnelles, prétandant qu'elles étaient trop obscènes. Mais maintenant j'opte plutôt pour la conclusion: "tsûpetta ne veut rien dire, à moins que ce ne soit une onomatopée."
Accroupis-toi, accroupis-toi.
Quand sortira l'oiseau de la cage?
A l'aube dans la soirée,
La grue et la tortue firent badaboum.
Qui est en face derrière toi?
 Je ne comprends pas pourquoi ces gens-là qui ne peuvent pas accepter les jeux de mots absurdes doivent recourir systématiquement à des interprétations surnaturelles et fantastiques au Japon. Si vous êtes curieux, vous pouvez aller surfer sur Internet pour voir quel genre d'interprétations qu'on donne à cette chanson inoffensive. C'est vraiment curieux comment les Japonais adorent faire peur avec les histoires de fantômes.

vendredi 2 janvier 2009

Voisins solidaires

Tout d'abord, je vous souhaite une bonne et heureuse année 2009.



とんとんとんからりんと隣組

隣組 Tonarigumi

とん とん とんからりと 隣組 Ton, ton, tonkarari-to tonarigumi
格子を開ければ 顔なじみ Kôshi-o akéré-ba kao-najimi
回して頂戴 回覧板 Mawashi-té chôdaï kaïranban
知らせられたり知らせたり Shirasé-raré-tari shirasé-tari

とん とん とんからりと 隣組 Ton, ton, tonkarari-to tonarigumi
あれこれ面倒 味噌醤油 Aré-koré mendô miso shôyu
ご飯の炊き方 垣根越し Gohan-no takikata kakinégoshi
教えられたり教えたり Oshié-raré-tari oshié-tari

とん とん とんからりと 隣組 Ton, ton, tonkarari-to tonarigumi
地震やかみなり 火事どろぼう Jishin-ya kaminari kaji dorobô
互に役立つ 用心棒 Tagaï-ni yakudatsu yôjinbô
助けられたり助けたり Tasuké-raré-tari tasuké-tari

とん とん とんからりと 隣組 Ton, ton, tonkarari-to tonarigumi
何軒あろうと 一所帯 Nan-gen arô-to hito-shotaï
こころは一つの 屋根の月 Kokoro-wa hitotsu-no yané-no tsuki
纏められたり纏めたり Matomé-raré-tari matomé-tari

Voisins solidaires

Toc, toc, c'est les voisins solidaires.
Quand vous ouvrez la porte, vous voyez un visage connu.
Faites circuler le bulletin.
On informe et on est informés.

Toc, toc, c'est les voisins solidaires.
Etes-vous court des épices?
Je vous dirai comment cuire le bon riz.
On renseigne et on est renseignés.

Toc, toc, c'est les voisins solidaires.
Séisme, foudre, incendie, voleurs.
On est tous des gardes de corps serviables.
On aide et on est aidés.

Toc, toc, c'est les voisins solidaires.
C'est un foyer combien de maisons qu'il y ait.
Nos cœurs s'unissent pour la lune sur le toit.
On organise et on est organisés.

 Les Voisins Solidaires (Tonarigumi) étaient le système d'aide mutuelle, décrété par le Ministère de l'Intérieur en 1940. C'est un tube de cette année-ci, dont le texte est d'Okamoto Ippei, un des premiers dessinateurs de manga moderne, qui est plutôt connu comme le mari de la romancière Okamoto Kanoko, et le père d'Okamoto Taro, l'artiste. C'est la seule parole de chansons qu'on connaisse de lui. Son talent de dessinateur était reconnu par Natsumé Sôséki.
 Les Voisins Solidaires étaient une institution des civils pour soutenir la guerre. Malgré l'air joyeux de la chanson, Tonarigumi était abhorré comme le système de la délation mutuelle. Certains d'entre vous ont probablement déjà été frappés par la méfiance des Japonais envers autrui. On peut penser que c'est une réminiscence des Voisins Solidaires.
 Par exemple, ma famille vivait dans la peur, car on avait un "rouge" parmi nous. Mon grand oncle (frère de mon grand-père) n'était qu'un social-démocrate modéré, mais il dévorait la littérature prolétarienne. On dit que seule la possession de ces livres constituait un délit aux yeux de la police de l'époque.
 Personnellement, je trouve cette peur assez ridicule, parce que ma famille était la plus riche du village jusqu'à la fin de la guerre. La police n'aurait eu aucun intérêt à arrêter le frère de la personne qui payait la moitié des impôts de la commune.
 Ma famille n'est plus riche depuis la fin de la guerre. C'est les occupants américains qui ont ruiné principalement les bourgeois provinciaux comme boucs émissaires. Ils leur ont enlevé le terrain et l'ont redistribué aux petits paysans. Bien sûr que tous les manuels scolaires racontent que les Américains ont également dissolu les trusts, mais ce n'était que superficiel. La preuve est évidente si vous constatez seulement les prospérités éternelles de Mitsubishi. Tout ce que les Américains avaient besoin n'était que ces boucs émissaires provinciaux pour calmer l'esprit du peuple. Curieusement, on ne souligne jamais ce côté noir de l'histoire. C'est peut-être parce que la plupart des Japonais ont plutôt tiré du profit de la mauvaise politique de l'occupation américaine.
 Vous pouvez trouver beaucoup de documents rares de l'époque de la Deuxième Guerre mondiale sur YouTube. Les gens d'extrême-droite ont le fol enthousiasme à uploader ces choses-là que les bien-pensants font tout pour cacher, car ils ne peuvent pas admettre que presque tous les intellectules et les personnages connus soutenaient la guerre. Il n'y a pas que Okamoto Ippei, loin de là. Et ces nationalistes stupides ajoutent toujours des commentaires favorables à ces archives grotesques. Je le trouve assez marrant.
 Cependant, je ne condamne pas les écrivains et les artistes qui soutenaient la guerre, car la vie n'est pas aussi simple que cela. Tout cela est détestable, mais il arrive qu'on doive se débrouiller malgré soi dans la situation critique. Si je n'apprécie pas du tout les produits de la guerre, je comprends ceux qui l'ont fuie. Je préfère NAKANO Shigéharu, qui s'est "converti" de peur de supplices, à KOBAYASHI Takiji, le martyr de la littérature prolétarienne. Nakano, qui a choisi la survie, a été sénateur socialiste après la guerre, et il a laissé une oeuvre beaucoup plus complexe que celle de Kobayashi. Je ne suis pas là pour adorer la pureté idéologique du martyre.

lundi 29 décembre 2008

Papillon, mon compagnon de route

 Une lectrice a trouvé un haïku de Masaoka Shiki, traduit en français, et m'a demandé si je ne connaissais pas la version originale. La traduction est comme ceci:
Au papillon je propose
D'être mon compagnon
De voyage.
 C'était facile de trouver le haïku original. Vous pouvez lire tous les haïkus de Shiki dont le sujet est le papillon sur ce site (japonais).
道づれは胡蝶をたのむ旅路哉 Michizuré-wa kochô-o tanomu tabiji-kana
 L'histoire peut finir là, mais je m'arrête pour réfléchir un peu sur la traduction. Elle n'est pas forcément incorrecte, mais insuffisante à mes yeux.
 Je pourrais modifier la version originale, pour qu'elle corresponde à cette traduction française.
道づれを胡蝶にたのむ旅路哉 Micizuré-o kochô-ni tanomu tabiji-kana
 Dans ce cas-là, ce petit poème veut dire "Ah! Mon voyage qui demande au papillon d'être mon compagnon". Mais cela ne peut être un haïku de Shiki. Les deux particules を (-o) et に (-ni) sont des enclitiques qui montrent le cas grammatical, et il n'y a aucune ambiguïté syntaxique. Le mode du verbe tanomu (demander) est l'adjectif verbal dans cette version modifiée, relié au nom tabiji (itinéraire).
 La similitude de l'indicatif et l'adjectif verbal ne pose généralement pas de problèmes d'interprétation. Si le verbe se situe immédiatement devant un nom, c'est l'adjectif verbal (走る男 hashiru otoko, l'homme qui court). S'il se trouve à la fin de la phrase, il s'agit de l'indicatif (男は走る otoko-wa hashiru, l'homme court).
 Mais pour ce haïku de Shiki, tanomu, qui se situe devant un substantif, ne peut être l'adjectif verbal. Cela constituerait une phrase absurde.
道づれは 胡蝶をたのむ旅路哉 Mon compagnon de route, c'est mon itinéraire qui demande le papillon.
 Le compagnon de route de Shiki ne peut être son itinéraire lui-même, mais le papillon. Par conséquent, il faut penser que le verbe tanomu est l'indicatif, est qu'il y a une césure nette après ce mot.
道づれは胡蝶をたのむ 旅路哉 Je me fie au papillon, mon compagnon de route. C'est mon voyage.
 L'acception moderne de ce verbe est "demander, proposer", mais je crois qu'on doit le comprendre dans le sens un peu ancien "se fier, suivre" (たよる tayoru en japonais moderne). On peut supposer une omission avant tabiji-kana, qui puisse relier la rupture.
 Et le génie de Shiki consiste bien dans cette ambiguïté syntaxique. Si on prenait le verbe tanomu comme l'adjectif verbal, le haïku ne voudrait rien dire, mais c'est ce que le lecteur ordinaire fait sans trop réfléchir à la syntaxe. Il ne s'aperçoit pas qu'il y a une césure après tanomu, et cette équivoque met en relief l'emploi du mot poétique kochô (papillon), qui est lié au rêve dans l'imaginaire populaire. 胡蝶の夢 kochô-no yumé, "le rêve du papillon" est l'histoire très connue de Zhuang Zi. (Je considère ici le verbe tanomu comme l'indicatif. C'est mon hypothèse, qui ne serait pas crédible par hasard.)
 Cependant, on peut croire que c'est un haïku d'un seul trait, sans aucune césure. Vous pouvez ajouter に (-ni) avant -wa pour clarifier le sens.
道づれ(に)は胡蝶をたのむ旅路哉
 Dans ce cas-là, l'adjectif verbal est possible à nouveau, mais j'ai l'impression que ce serait assez maladroit comme une composition de haïku. Je préfère garder l'équivoque de -wa, qui provoquerait une sorte d'anacoluthe, si le verbe était considéré comme l'adjectif verbal.
 J'ai bien dit que la traduction proposée n'était pas forcément incorrecte. C'est que le traducteur peut bien prendre la liberté afin que la traduction soit naturelle. De toute façon, la différence sémantique n'est pas trop sensible.