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lundi 29 décembre 2008

Papillon, mon compagnon de route

 Une lectrice a trouvé un haïku de Masaoka Shiki, traduit en français, et m'a demandé si je ne connaissais pas la version originale. La traduction est comme ceci:
Au papillon je propose
D'être mon compagnon
De voyage.
 C'était facile de trouver le haïku original. Vous pouvez lire tous les haïkus de Shiki dont le sujet est le papillon sur ce site (japonais).
道づれは胡蝶をたのむ旅路哉 Michizuré-wa kochô-o tanomu tabiji-kana
 L'histoire peut finir là, mais je m'arrête pour réfléchir un peu sur la traduction. Elle n'est pas forcément incorrecte, mais insuffisante à mes yeux.
 Je pourrais modifier la version originale, pour qu'elle corresponde à cette traduction française.
道づれを胡蝶にたのむ旅路哉 Micizuré-o kochô-ni tanomu tabiji-kana
 Dans ce cas-là, ce petit poème veut dire "Ah! Mon voyage qui demande au papillon d'être mon compagnon". Mais cela ne peut être un haïku de Shiki. Les deux particules を (-o) et に (-ni) sont des enclitiques qui montrent le cas grammatical, et il n'y a aucune ambiguïté syntaxique. Le mode du verbe tanomu (demander) est l'adjectif verbal dans cette version modifiée, relié au nom tabiji (itinéraire).
 La similitude de l'indicatif et l'adjectif verbal ne pose généralement pas de problèmes d'interprétation. Si le verbe se situe immédiatement devant un nom, c'est l'adjectif verbal (走る男 hashiru otoko, l'homme qui court). S'il se trouve à la fin de la phrase, il s'agit de l'indicatif (男は走る otoko-wa hashiru, l'homme court).
 Mais pour ce haïku de Shiki, tanomu, qui se situe devant un substantif, ne peut être l'adjectif verbal. Cela constituerait une phrase absurde.
道づれは 胡蝶をたのむ旅路哉 Mon compagnon de route, c'est mon itinéraire qui demande le papillon.
 Le compagnon de route de Shiki ne peut être son itinéraire lui-même, mais le papillon. Par conséquent, il faut penser que le verbe tanomu est l'indicatif, est qu'il y a une césure nette après ce mot.
道づれは胡蝶をたのむ 旅路哉 Je me fie au papillon, mon compagnon de route. C'est mon voyage.
 L'acception moderne de ce verbe est "demander, proposer", mais je crois qu'on doit le comprendre dans le sens un peu ancien "se fier, suivre" (たよる tayoru en japonais moderne). On peut supposer une omission avant tabiji-kana, qui puisse relier la rupture.
 Et le génie de Shiki consiste bien dans cette ambiguïté syntaxique. Si on prenait le verbe tanomu comme l'adjectif verbal, le haïku ne voudrait rien dire, mais c'est ce que le lecteur ordinaire fait sans trop réfléchir à la syntaxe. Il ne s'aperçoit pas qu'il y a une césure après tanomu, et cette équivoque met en relief l'emploi du mot poétique kochô (papillon), qui est lié au rêve dans l'imaginaire populaire. 胡蝶の夢 kochô-no yumé, "le rêve du papillon" est l'histoire très connue de Zhuang Zi. (Je considère ici le verbe tanomu comme l'indicatif. C'est mon hypothèse, qui ne serait pas crédible par hasard.)
 Cependant, on peut croire que c'est un haïku d'un seul trait, sans aucune césure. Vous pouvez ajouter に (-ni) avant -wa pour clarifier le sens.
道づれ(に)は胡蝶をたのむ旅路哉
 Dans ce cas-là, l'adjectif verbal est possible à nouveau, mais j'ai l'impression que ce serait assez maladroit comme une composition de haïku. Je préfère garder l'équivoque de -wa, qui provoquerait une sorte d'anacoluthe, si le verbe était considéré comme l'adjectif verbal.
 J'ai bien dit que la traduction proposée n'était pas forcément incorrecte. C'est que le traducteur peut bien prendre la liberté afin que la traduction soit naturelle. De toute façon, la différence sémantique n'est pas trop sensible.

mardi 11 novembre 2008

Deux poèmes de HAGIWARA Sakutarô

Visage malade au fond de la terre

Au fond de la terre surgit un visage,
Un visage d'un malade solitaire.

Dans les ténèbres au fond de la terre,
Doucement poussent les tiges d'herbes,
Apparaissent les nids de rats,
Se mettent à trembler les cheveux innombrables,
Qui s'y mêlent,
Poussent les racines fines des bambous verts,
Elles poussent,
Et elles paraissent bien funestes,
Comme si elles fumaient,
Vraiment bien funestes.

Dans les ténèbres au fond de la terre,
Surgit un visage d'un malade solitaire.

De Hurler à la lune (1917)


(Je désire aller en France)

Je désire aller en France,
Mais la France est trop loin.
Du moins prendrai-je ma nouvelle veste,
Et partirai en voyage sans destination.
Tout seul, je penserai aux jolies choses
M'appuyant à la fenêtre bleue
Quand le train passe dans la montagne.
A l'aube du mois de mai,
Comme veut le cœur où poussent les jeunes herbes.

Du Recueil des morceaux au cœur simple (1925)


HAGIWARA Sakutarô (1886-1942) est un poète japonais, généralement considéré comme l'innovateur de la poésie japonaise moderne. Son premier recueil de poèmes Hurler à la lune (1917) a été mis en indexe à cause de son immoralisme. Son poème sans titre qui commence par les mots "Je désire aller en France" reste fortement gravé dans la mémoire et l'inconscient de tous les Japonais francophiles.

vendredi 7 novembre 2008

Histoire d'un virtuose (nouvelle de NAKAJIMA Atsushi)

    NAKAJIMA Atsushi (1909-1942) est un romancier japonais, qui était doué pour la réécriture des contes anciens de l'Orient. On connaît d'autres écrivains qui sont connus pour avoir tenté le même genre, AKUTAGAWA Ryûnosuké (1892-1927) et DAZAÏ Osamu (1909-1948), par exemple. Mais différemment d'Akutagawa moraliste et Dazaï humoriste, la modernisation de Nakajima fait plutôt penser aux nouvelles intellectuelles de Borges et de Michel Tournier. Je pense qu'il aurait pu être un Borges japonais s'il n'était pas mort aussi tôt (à cause d'asthme). Je ne sais si je suis le seul à l'imaginer. C'est un écrivain que les Japonais apprennent au lycée, mais curieusement inconnu à l'étranger. Toujours moins connu qu'Akutagawa et Dazaï même au Japon, je suis néanmoins sûr que Nakajima est le meilleur du genre. Ma traduction ne reflète nullement l'élégance de son style (très pince-sans rire pour cette nouvelle).
    L'Histoire d'un virtuose est une fable dont la moralité est très difficile à trouver. Je ne la saisis toujours pas. Le manuel scolaire préfère d'autres œuvres plus faciles à comprendre, mais je pense que celle-ci est la meilleure.
    Comme la nouvelle est fondée sur une histoire chinoise, j'ai transcrit les noms de lieux et de personnages à la façon chinoise.



Histoire d'un virtuose (nouvelle de NAKAJIMA Atsushi) (1942)

    Un dénommé Jichang résidant à Handan, la capitale du Zhao, prit la décision de devenir le meilleur tireur d'arc du monde. Au bout de recherche d'une personne qui fût digne d'être son maître, il ne put imaginer qu'il y aurait un autre homme qui émulât le champion Feiwei pour le tir à l'arc présentement. On disait que c'était un virtuose qui ne manquait jamais à transpercer une feuille de saule pleureur à la distance de cent pas. Jichang fit un long voyage pour lui rendre la visite et frappa à sa porte.
    Feiwei ordonna à son nouveau disciple d'apprendre premièrement à ne pas cligner des yeux. Jichang rentra chez lui, se mit en dessous du métier à tisser de sa femme, et se coucha sur le dos. Son idée était de regarder fixement sans clignement les battements rapides de pieds sur les pédales, à fleur de ses yeux. Son épouse fut très surprise, ignorant la raison. Elle lui dit qu'il lui était déjà gênant que son attitude ridicule fût regardée par son mari de l'angle bizarre. Il gronda sa femme qui rechignait, et la força à continuer de tisser. Jour après jour, il multiplia l'exercice pour ne pas cligner dans cette position risible. C'est dans deux ans qu'il ne battit plus jamais ses paupières, même si les pédales qui bougeaient sans cesse frôlaient les cils. Il sortit enfin du dessous du métier. Il était déjà à tel point qu'il ne clignait plus même si une pointe aiguë de poinçon allait piquer ses yeux. Si des flammèches se jetèrent dans ses yeux à l'improviste, ou qu'une colonne de cendres apparût soudain devant lui, il ne clignota jamais. Ses paupières avaient déjà complètement oublié l'emploi de leurs muscles pour les fermer, et ses yeux restèrent très grands ouverts même quand il était dans le sommeil profond. Enfin, au moment où une petite araignée tissa une toile entre ses deux cils, il eut finalement confiance en soi, et annonça cette nouvelle à son maître Feiwei.
    Après l'avoir l'entendu, celui-ci lui dit : « Ce n'est pas suffisant pour t'enseigner le tir, seulement parce que tu ne clignes plus des yeux. Prochainement, apprends à regarder. Lorsque ta façon de regarder sera mûre, par laquelle tu vois le petit comme le grand, et que tu vois le minuscule comme l'énorme, tu pourras revenir me l'annoncer. »
    Jichang retourna chez lui à nouveau, trouva un pou d'un point de couture de son maillot, et le lia à son cheveu. Ainsi, il le pendit à la fenêtre donnant sur le sud, et il décida de passer le temps en le regardant toute la journée. Il contempla le pou pendu à la fenêtre tous les jours. Au début, ce n'était qu'un pou bien sûr. Il resta un pou dans deux ou trois jours. Mais après une dizaine de jours, il lui semblait que ses yeux le voyaient vaguement juste un petit peu plus grand, on ne sait si c'était à cause de son imagination. À la fin du troisième mois, le pou eut la taille d'un vers à soie sans nul doute à ses yeux. Le paysage derrière la fenêtre avec la bestiole pendue changea au fur et à mesure. Le jour du printemps qui brillait doucement se transforma en soleil d'été féroce sans qu'on s'en aperçût. À peine que les oies sauvages eurent traversé le haut du ciel transparent d'automne, déjà la neige fondue tomba de la voûte grise et glaçante. Jichang continua à regarder avec patience le petit insecte, phtiraptera, prurigineux, pendu au bout du cheveu. Déjà trois ans coulèrent à mesure que le pou était substitué des dizaines de fois. Un jour il s'aperçut soudain que ses yeux voyait la bestiole à la taille d'un cheval. Le mot « ça y est ! » s'échappa de sa bouche, et il sortit de la maison. Il ne pouvait croire à ses yeux. L'homme était une grande tour. Le cheval était une montagne. Le cochon ressemblait à une colline, et le coq un château. Jichang, transporté de joie, rentra chez lui, refit face au pou de la fenêtre, encocha une flèche de l'armoise du nord à l'arc fait de la corne du Yan et la tira ; la flèche transperça bien précisément le cœur du pou, et le cheveu qui le liait ne fut même pas coupé.
    Jichang se rendit chez son maître pour lui annoncer la nouvelle. Feiwei battit ses pieds et sa poitrine, et le complimenta pour la première fois en lui disant « Bravo ! ». Et il commença immédiatement à apprendre à Jichang tous les arcanes du tir à l'arc.
    Profitant des cinq ans passés pour l'exercice des yeux de base, la technique de Jichang fit des progrès étonnamment rapides.
    Au dixième jour après le début de la transmission de secrets, Jichang essaya de tirer sur les feuilles de saule pleureur à la distance de cent pas, et il ne manqua jamais à en transpercer une. Au vingtième jour, il tira avec un arc puissant, une coupe pleine d'eau sur son coude droit. Non seulement il n'y eut aucune déviation pour la cible, mais l'eau dans la coupe ne bougea point. Après un mois d'entraînement, il tenta un tir rapide avec cent flèches. La première atteignit le but, et la deuxième qui la suivit s'enfonça dans le fût de la première sans faille, et puis la pointe de la troisième pénétra aussitôt fermement dans la hampe de la deuxième. Flèche pour flèche, tir pour tir, comme le fer de la suivante s'enfonça toujours dans le fût de la précédente, les flèches ne tombèrent jamais par terre. En un moment, cent flèches s'enchaînèrent comme une seule flèche, et il sembla que le dernier fût qui continuât du but d'un trait droit touchât encore la corde. Même Feiwei, le maître qui le regardait à côté de lui se dit « Parfait ! » malgré lui.
    Deux mois après le début, Jichang, ayant querelle avec sa femme, voulut la menacer, encocha une flèche de Wuhao à l'arc de Qi et Wei, tendit la corde et tira sur ses yeux. La flèche coupa trois cils et s'envola au diable, mais la femme visée ne s'aperçut de rien, et continua à jurer contre lui sans cligner des yeux. Peut-être la vitesse de flèche et l'exactitude de visée par son art sublime atteignirent-elles ce niveau.



    N'ayant plus rien à apprendre de son maître, Jichang eut soudainement une mauvaise pensée un jour.
    Il réfléchit alors tout seul pour arriver à cette conclusion : « Maintenant il n'y a plus que mon maître Feiwei qui puisse être mon adversaire pour le tir à l'arc. Afin que je sois le premier virtuose du monde, il faut l'éliminer à tout prix. » Pendant qu'il cherchait l'occasion à son insu, il rencontra Feiwei qui approchait tout seul à pied du loin, par hasard dans le champ un jour. Aussitôt que  Jichang, déterminé sur-le-champ, visa en saisissant une flèche, Feiwei, sentant le danger non moins rapidement, répondit avec son arc. Les deux tiraient l'un sur l'autre, et les flèches se heurtèrent chaque fois à mi-chemin, et tombèrent par terre. C'est probablement parce que leurs arts étaient l'un et l'autre du registre divin, que les traits tombés ne provoquèrent pas la moindre poussière. Or, lorsque les flèches de Feiwei furent épuisées, il restait à Jichang encore une dernière. Dès qu'il l'eut tirée avec l'entrain triomphant, l'autre coupa la branche d'une rose sauvage d'à côté, et abattit fort la pointe avec le bout de l'épine. Un remords moral, qui n'aurait jamais vu le jour s'il avait réussi, jaillit soudain à ce moment dans le cœur de Jichang, qui comprit que son espérance désespérée ne se réalisât pas enfin. Quant à Feiwei, le soulagement pour avoir pu sortir du danger et l'amour-propre pour son propre art firent oublier complètement la haine pour son ennemi. Ils accoururent l'un à l'autre, s'embrassèrent dans le champ, et les belles larmes d'amour maître-disciple ne s'épuisèrent pas pendant un moment. (Il est hors propos de considérer cette affaire avec les mœurs d'aujourd'hui. Quand le seigneur Huangong du Qi, connu pour sa gastronomie, demanda à goûter une rareté qu'il n'avait jamais mangée, son chef cuisinier Yiya lui servit son propre fils cuit à la vapeur. Garçon à seize ans, le premier empereur du Qin, malmena la favorite de son père trois fois dans la nuit du décès de celui-ci. Toutes ces histoires datent d'une telle époque.)
    Même s'enlaçant l'un l'autre en larmes, Feiwei qui croyait que ce disciple était très susceptible de reprendre cette intrigue, pensa qu'il n'y avait pas mieux que de détourner sa pensée en lui donnant un nouveau but. Il dit à cet élève dangereux. « Je t'ai transmis tout ce que je pouvais t'apprendre. Si tu veux sublimer davantage les arcanes de cet art, va à l'ouest gravir la route escarpée des Taihang, jusqu'au sommet du mont Huoshan. Là doit se trouver le maître Ganying, le génie de cet art, tout exceptionnel dans ce bas monde. Par comparaison avec l'art de ce maître, nos tirs ressemblent au jeu d'enfants. Je crois qu'il n'y a plus que le maître Ganying à présent, que tu dois suivre comme ton maître. »



    Jichang partit à l'ouest immédiatement. Les mots de son maître qui disaient que leurs jeux à eux n'étaient pas mieux que ceux d'enfants pour cette personne mettaient son amour-propre en épreuve. Si c'était vrai, son désir d'être le meilleur du monde serait encore loin d'être réalisé. Dans la hâte de le rencontrer le plus tôt possible pour jouer contre lui et découvrir si son tir ressemblait à un jeu d'enfants, il se précipita sur la route. Il déchira les plantes des pieds, égratigna les jambes, gravit le rocher dangereux, traversa la route de planches, et arriva enfin au sommet destiné dans un mois.
    Celui qui accueillit Jichang excité avait des yeux aussi doux que le mouton, mais c'était un vieil homme tout sénile. Son âge devait dépasser non moins de cent ans. Il traînait sa barbe blanche sur terre en marchant, d'autant que son dos courbait.
    Jichang annonça la raison de son arrivée précipitamment à haute voix, de peur qu'il ne fût sourd. Dès qu'il lui eut demandé ce qu'il penserait du niveau de son art, tout pressé, il n'attendit plus sa réponse, il détacha soudainement l'arc puissant de saule entouré de chanvre de son dos et le prit à sa main. Et puis, il encocha une flèche de Shijie, et visa la volée d'oiseaux migrateurs qui passait en haut dans le ciel à propos. Réagissant à la corde, cinq grands oiseaux tombèrent en taillant le ciel d'azur immédiatement après un seul tir.
    Le vieil homme dit « Il paraît que tu as la base » en dessinant un léger sourire. « Mais ce n'est qu'un tir de tir au fond, je ne pense pas que tu connaisses déjà le tir de non-tir, mon enfant. »
    Précédant Jichang vexé, le vieil ermite l'amena sur la falaise escarpée qui était à environ deux cents pas de là. Sous leurs pieds était un abîme littéralement inabordable, qui était d'une telle hauteur qui ferait sentir le vertige si on se hasardait à jeter un seul œil à la rivière qu'on voyait comme un fil infiniment en bas. Le vieil homme courut aisément sur le rocher fragile qui saillissait presque dans l'air de la falaise, et dit à Jichang en se retournant. « Qu'est-ce que tu en dis  ? As-tu la bonté de me montrer ce que tu as fait tout à l'heure sur ce rocher ? » Jichang ne pouvait plus se reculer. Au moment où il mit son pied sur le rocher en relayant le vieil homme, la pierre trembla légèrement d'un coup. Quand il allait encocher la flèche avec tout son courage, un caillou tomba du bout de la falaise au même instant. Lorsqu'il suivait sa trace avec ses yeux, il s'accroupit sur le rocher malgré lui. Ses jambes tremblotaient, et la sueur coulait jusqu'aux chevilles. Le vieil homme lui tendit la main en riant et le fit descendre du rocher, sur lequel il monta à son tour, et lui dit « Bon, je vais te montrer ce que c'est que le tir. » Bien que le cœur battît et qu'il eût encore le visage pâle, Jichang remarqua tout de suite : « Mais qu'est-ce que vous faites de l'arc ? Où est votre arc ? » Le vieil homme n'avait rien dans ses mains. « Tu dis l'arc ? Tant que tu as besoin de l'arc, c'est le tir de tir. Quant au tir de non-tir, on n'a besoin ni de l'arc au vernis noir ni la flèche de Sushen. »
    Juste au-dessus d'eux, un milan dessinait un cercle à l'endroit extrêmement haut du ciel. Ganying qui regardait en haut l'image aussi petite qu'un grain de sésame, encocha bientôt une flèche invisible à son arc sans forme, tira la corde comme la pleine lune et lâcha prise. Regardez, le milan tombe sur le rocher du haut du ciel, même sans battre ses ailes.
    Jichang se pétrifia. Il sentit comme s'il avait entrevu pour la première fois l'abîme de cet art.
    Il resta chez ce vieux maître pendant neuf ans. Personne ne sait à quel genre d'exercices il se livrait pendant ce temps.
    Quand Jichang descendit de la montagne après ces neuf ans, les gens s'étonnèrent de ce que son visage se fût transformé. La mine brave et altière avait disparu sur le chemin, mais il avait maintenant la physionomie comme d'un pantin, voire d'un idiot, sans aucune expression. Et pourtant, quand il rendit la visite à son ancien maître Feiwei après une longue absence, celui-ci s'exclama à la seule vue de cette figure. « C'est bien la marque du premier virtuose du monde. Les tireurs comme nous n'arrivent jamais à ses chevilles. »
    La ville de Handang, accueillant Jichang de retour, désormais le virtuose du monde, brûla d'attente pour la séance de son art sublime qui devait s'offrir bientôt à leurs yeux.
    Mais Jichang ne voulut pas du tout répondre à cette sollicitation. Ce n'était pas tout, il ne voulut même jamais prendre l'arc à sa main. Il semblait qu'il ait même jeté quelque part l'arc de saule entouré de chanvre qu'il avait emporté quand il était parti dans la montagne. Jichang répondit en languissant à une personne qui lui demandait la raison : « Le faire suprême quitte le faire, le dire suprême quitte le dire, le tir suprême quitte le tir. » « En effet », les citoyens de Handang, très compréhensifs, approuvèrent tout de suite son point de vue. Le maître du tir à l'arc qui ne tirait jamais devint leur fierté. Plus longtemps Jichang ne touchait plus son arc, et plus sa notoriété d'un homme invincible fut hautement répandue.
    Diverses rumeurs se transmirent de bouche à oreille. Toutes les nuits, minuit passé, on entend le bruissement de la corde sur le toit, on ne sait de qui. On dit que l'esprit de la voie du tir à l'arc s'échappe pendant le sommeil du corps du héros qui l'héberge, et qu'il surveille la ville pour la défendre contre les démons. Un commerçant qui habite près de chez lui se met à affirmer qu'il a bien vu Jichang sur le nuage, qui avait son arc à sa main pour une fois, rivaliser avec deux anciens virtuoses Yi et Yang Youji. Et que chaque flèche que les trois maîtres ont tirée a disparu entre Orion et Canicule en traînant la queue lumineuse bleuâtre dans le ciel de nuit. Un brigand a avoué. Il a voulu s'insinuer dans la maison de Jichang, mais comme une rafale de vent meurtrier sortit de la maison silencieuse dès qu'il eut mit son pied sur le mur et frappa le front, il est tombé à l'extérieur malgré lui. Dorénavant, les gens de mauvaise foi firent le détour, n'approchant pas à un kilomètre de sa maison, et les oiseaux migrateurs intelligents ne passèrent plus au-dessus de son habitation.
    Le virtuose Jichang vieillit au fur et à mesure tout au milieu des vagues de réputation. Il paraissait que son cœur qui avait quitté le tir déjà il y a longtemps, pénétrait de plus en plus dans l'univers tranquille et vide. Le visage comme un pantin perdit encore des expressions, il fut rare qu'il parlât, et on douta enfin l'existence de sa respiration. Le vieux virtuose raconta vers la fin de sa vie : « Je ne sais plus la différence entre Lui et Moi, entre Oui et Non. Il me semble que les yeux sont les oreilles, les oreilles sont le nez, et que le nez est la bouche. »
    Quarante ans après avoir quitté le maître Ganying, Jichang disparut sans bruit, vraiment comme une fumée. Il n'a jamais parlé du tir pendant ces quarante ans. Vu qu'il n'en a jamais parlé, il ne pouvait y avoir d'activités avec arc et flèche. Il est naturel que, comme un fabuliste, j'aimerais bien voir le vieux virtuose faire les prouesses pour bien finir l'histoire, et révéler la raison pour laquelle ce virtuose était bien l'authentique, mais d'autre part, je ne peux non plus jamais fausser les faits enregistrés dans les archives. En réalité, on ne raconte que le fait que Jichang vieilli était bien dans le désœuvrement, à part une seule et unique anecdote étrange comme suit.
    Il semble que cette anecdote raconte l'événement qui s'est passé un ou deux ans avant sa mort. Vieux Jichang répondit à l'invitation d'une connaissance un jour, et il vit un outil dans la maison. C'était bien un instrument qu'il avait déjà vu, mais il n'arriva pas à se souvenir du nom, ni de l'emploi, quoi qu'il fît. Le vieil homme demanda à l'hôte. « Quel est le nom de cette chose, et pour quel but l'utilise-t-on ? » L'hôte crut simplement que l'invité plaisantait, et sourit d'une façon malicieuse. Vieux Jichang l'interroge de nouveau au visage sérieux. Mais l'autre avait un sourire ambigu, et il paraissait intrigué de ce que l'invité avait dans sa tête. Au moment où Jichang répéta la même question pour la troisième fois à la tête sérieuse, la teinte de surprise apparut au visage de l'hôte pour la première fois. Il scruta les yeux de l'invité. Il constata qu'il ne plaisantait pas, qu'il ne délirait pas, ni qu'il n'avait pas mal entendu, il montra un effroi tout près d'une peur, et cria en bégayant.
    « Ah ! Mon maître ! Vous qui êtes le virtuose incomparable de tous les temps, avez-vous oublié l'arc ? Ah ! Même son nom et son emploi ! »
    Pendant un long temps après cet épisode, on dit que les peintres cachaient les pinceaux, les musiciens coupaient les cordes des instruments, et que les architectes avaient honte de toucher les règles dans la ville de Handang.

Traduit du japonais par FUKUI Hisashi. Je suis désolé de la traduction hâtive comme d'habitude (je l'ai finie en deux jours) et de l'absence de notes. :-(

mercredi 29 octobre 2008

Livres anciens retrouvés au grenier

 Nansô Satomi Hakkenden (Histoire de huit chiens de Nansô Satomi) est un roman-fleuve premièrement publié au début du dix-huitième siècle. C'est bien LE best-seller de l'ère Edo. Le sujet de ce roman fantastique est la fidélité confucianiste, tendance très 'manichéenne'.
 On est à l'époque de la guerre civile au 16e siècle. Le seigneur de Satomi promet qu'il donnera sa fille à l'homme qui apporte la tête du chef ennemi, même à son chien en plaisantant. Mais ce symbole de la fidélité achève de battre son ennemi juré. Satomi ne veut pas donner sa fille au chien naturellement, mais la princesse elle-même critique son père en disant qu'il faut respecte la promesse même avec le chien, et fuit dans la montagne avec cet animal. De ce lien naissent huit enfants mâles, qui sont héros de cette longue aventure. Ils représentent huit vertus confucianistes.
 Ce roman de Takizawa (ou Kyokutei) Bakin est sous l'influence forte du roman chinois Au bord de l'eau (Shi Naian). Les exemplaires que ma famille garde datent de 1893.
 Je ne sais si la préface est en japonais ou en chinois.
 Je pense que cette préface en chinois (ou peut-être en pseudo chinois avec la syntaxe japonaise) est là pour donner la crédibilité à l'écrit en langue vulgaire, c'est-à-dire en japonais.
 Voici la première page du roman en huit tomes.
 La réforme après la Deuxième Guerre mondiale a transformé l'écriture japonaise. Vous pouvez constater qu'il y a pas mal de kanji qu'on n'utilise plus. Mais ce document montre l'état à la fin du 19e siècle où même les hiragana n'étaient pas encore modernisés. Il y avait plusieurs hiragana pour désigner la même syllabe à l'époque.
 Le caractère encerclé de rouge, qui ressemble à よ (yo), est un hiragana dont la prononciation est ni. L'autre caractère (bleu), qui fait penser à い [i], est en réalité ha. Sôséki écrivait en utilisant ces hiragana anciens. Tous les Japonais contemporains ne savent pas que les hiragana n'étaient pas toujours identiques.

lundi 20 octobre 2008

Pouapoua au style du roman de confession (poème de SUZUKI Shirôyasu)

 Ce poème peut heurter la sensibilité des lecteurs non avertis ;-p
 C’est un poème avec les notes. Les notes originales sont au chiffre arabe, et les notes du traducteur sont au chiffre romain.

Pouapoua au style du roman de confession (i)

Une jeune fille de quinze ans est Pouapoua.
Nymphes au rose pur.
Lorsque je me sentais prêt à pénétrer dans la grande cathédrale où s’envolait l’espoir,
Regardez, il y a une fille superbe devant Kumahei, le magasin des pompes [1] (ii).
Tiens, c’était vous, Madame ?
Pour les rapports entre Pouapoua, son père et moi,
Des cailloux étaient tombés quand je marchais dans la rue en jouant deux personnages.
Ce sont des ennemis.
Le journal de ce matin disait qu’il n’y aurait pas de paix si on ne massacrait pas tous les ennemis.
Ça, c’est la vérité du Vietnam.
Cinq photos.
C’est le destin historique.
Cinq photos.
La luette se pique.
À force de dire une telle chose, cela obtiendra des effets de réaction.
Passe par la sortie de secours du bus Hiroden [2].
C’est un art poétique qui purifie le sang.
Ce sont les nymphes au rose pur.
Une autre Pouapoua vient vers moi.
Encore une autre Pouapoua vient vers moi.
Enfin Pouapoua vient vers moi.
Je suis enveloppé des aurores boréales.
J’éjacule rose pur.
Pouapoua, ne t’en va pas, mon ange.
Pourtant, le professeur m’amena au British Museum en saisissant mon bras [3].
Une Japonaise rousse se trouve à ce coin, on voit ses deux cuisses derrière sa robe transparente.
C’est une pucelle.
Non, elle n’est pas pucelle.
Alors, on va parier.
Je n’aime pas particulièrement les vierges, mais je ne les déteste pas non plus. [4]
Pouapoua qui s’en va a peur de son père, tu sais.
C’est un pénis.
On dit que le papa a frappé et que le piano lui a coûté 180.000 yens.
Et cependant, la pucelle a été violée par son père, enveloppé par la langue d’une non vierge, c’est un dimanche de travail d’un pénis enveloppé de bacon.
Tiens, c’était vous, Madame ?
Vous ne trouvez pas que le trou dans le mur est grand ?
(M’avez-vous vu me masturber ?)
Monsieur Fin Tang Fat (iii) a dit que les Etats-Unis étaient lâches [5].
Ça nous touche, n’est-ce pas ?
Réunissez-vous donc, photographes de tout le pays !
Maintenant, prenez la photo de Sa Majesté Impériale et la princesse Michiko
De tous les angles et de toutes les dates possibles [6] (iv).
Le petit saillant au rose pur qui sera exposé ainsi.
Je me promenais avec Pouapoua,
Mais je l’ai rencontrée.
Tiens, c’était vous, Madame ?
Ce sont les nymphes blanchis.
Coq, cascade, une cascade immense qui s’envole en battant ses ailes [7].
Les habitants d’Hiroshima qui n’ont cessé de vivre durant non moins de vingt ans.
Moi qui veux quitter Hiroshima pour Tokyo le plus tôt possible (v).
Je suis gênée, moi, car, tu sais, tiens,
C’est le début des grandes soldes de pantalons au magasin de vêtements [8].
Lorsque je marchais dans la rue en haut en grande hâte presque en me précipitant,
Pouapoua au rose pur de quinze ans vient vers moi en courant.
J’ai bandé soudain et

[1] Le 3 juillet 1965, j’ai vu que l’indication « Rue de l’Amour » qui était marquée il y a deux ans sur le mur de sécurité de la promenade au carrefour de Tôkamachi dans la ville d’Hiroshima avait changé en « Kumahei, le magasin des pompes ».
[2] Le bus qui circule dans la ville d’Hiroshima. Autrement appelé le bus bleu.
[3] De Monsieur le Voleur, téléfilm étranger diffusé à vingt heures le 3 juillet à Hiroshima Television.
[4] D’une lettre privée de Monsieur TODA Keita, datée du 24 juin.
[5] Le journal Maïnichi Shinbun a inséré l’interview du vice-président du Vietcong par Monsieur OKAMURA Akihiko, le 3 juillet.
[6] J’ai travaillé sur l’exposition de l’empereur « Crabes de la baie de Sagami » à Maruzen Hiroshima (vi) le 3 juillet.
[7] A force de m’ennuyer en regardant Voyage attendant les fiançailles, téléfilm diffusé à 19 heures 30 à NHK Television le 3 juillet.
[8] J’ai acheté un pantalon de 550 yens à ces soldes.

Poème de SUZUKI Shirôyasu, poète né en 1935.

(i) Shishôsétsu (roman de confession) est un genre particulier à la littérature japonaise du vingtième siècle. C’est un genre bâtard né sous l’influence d’Emile Zola, importé par SHIMAZAKI Tôson. Tôson est le romancier le plus influent de la première moitié du vingtième siècle, curieusement négligé par les traducteurs français, ainsi que SHIGA Naoya, le maître du genre shishôsétsu. Si Zola voulait analyser la physiologie de la société, Shiga et ses épigones se contentaient de décrire leur vie intérieure. C’était bien le premier courant des romans japonais de la première moitié du siècle précédent. Même si le temps a changé dorénavant, ce genre était encore le modèle à suivre pour beaucoup de romanciers japonais jusqu’aux années 1970. Et maintenant, les gens soi-disant de bon goût littéraire se moquent du shishôsétsu sans le lire. Quelle injustice dans tout cela ! (On a probablement le droit d'imaginer que Suzuki était fâché de l'hypocrisie de ces romanciers qui ne faisaient que des confessions mille fois plus pudiques que Jean-Jacques Rousseau.)
(ii) Suzuki écrivait des poèmes pleins d’anacoluthes (ruptures de continuité. Ce mot n’est même pas trop intéressant pour le Scrabble ;-p).
(iii) Je ne suis pas sûr de l’orthographe.
(iv) Jusqu’en 1945, l’empereur n’avait officiellement pas d’image. La princesse Michiko est l’impératrice actuelle du Japon. Elle était idolâtrée comme une star à l’époque.
(v) Suzuki Shirôyasu est un homme de Tokyo qui travaillait à NHK Hiroshima.
(vi) Maruzen est une des librairies les plus connues du Japon. L’empereur appelé Hirohito était océanologue. (Les communistes japonais aiment appeler l’empereur par son nom de naissance. C’est très marrant que les Français adoptent les manières rouges. C’est bien français.)

 La série de poèmes sur la jeune fille Pouapoua, prostituée vierge éternelle, qui a étonné les amateurs de la poésie par sa vulgarité qui n’avait rien de poétique à leurs yeux, a été publiée dans le recueil de poèmes Concubinage en canette ou Fuite vers le piège (1967). Le titre est fondé sur un jeu de mots gratuit avec les homonymes kansei (en canette et piège). (Je n’y avais jamais pensé, mais je viens de me rendre compte que le mot kansei veut dire perfection également. Un double sens éventuel pourrait être la fuite vers une perfection.) Suzuki lui-même explique que la jeune fille Pouapoua, la prostituée vierge avec son hymen renaissant, est la métaphore de la poésie.
 Peut-être ses poèmes de l’époque ont-ils mal vieilli, mais ils restent un témoignage curieux du Japon des années 1960 qui se voulait subversif. Je crois que cette distanciation froide et ironique des Japonais obsédés sexuels, qu’on est obligé de qualifier de « poétique » malgré tout, garde toujours un certain charme.

samedi 11 octobre 2008

Rapport de l'officier (poème de MIYAZAWA Kenji)

On a crié au feu tout à l'heure, mais c'était un arc-en-ciel.
Il se tend depuis une heure avec dignité.

jeudi 2 octobre 2008

L'étoile du faucon de nuit (conte de MIYAZAWA Kenji)

Une traduction de ce conte est déjà publiée, et elle doit être forcément meilleure que la mienne. Si je l'ai traduit, c'est tout simplement parce que je voulais le faire.

L'étoile du faucon de nuit

 Le faucon de nuit est un oiseau franchement laid.
 Son visage est tacheté çà et là comme si on y mettait de la boue, et son bec plat est fendu jusqu'aux oreilles.
 Ses pattes sont trop faibles pour qu'il marche deux mètres.
 C'était à tel point que les autres oiseaux étaient dégoûtés à la seule vue de sa tête.
 Par exemple, l'alouette n'est pas un oiseau tellement beau non plus, mais comme elle se croyait beaucoup supérieure à l'engoulevent, elle tournait la tête contre lui avec ses yeux doucement fermés, à l'air bien ennuyé, quand elle le rencontrait au soir. Les oiselets bavards plus petits qu'elle médisaient de lui en sa présence.
 « Eh! Le revoilà. Regardez cette apparence. Il est vraiment la honte de tous les oiseaux. »
 « Tiens! Ce que sa gueule est énorme! Il doit être cousin du crapaud sans doute. »
 Ainsi parlaient-t-ils. Mais oh! Si c'eût été un vrai faucon qui n'était pas de nuit, ces petits oiseaux insignifiants se fussent cachés derrière les feuilles d'arbre, tremblant, pâlissant et croupissant, seulement à son nom. Mais le faucon de nuit n'était ni frère ni cousin du faucon à la vérité. En revanche, c'était un frère de ce beau martin-pêcheur et du colibri, ce bijou parmi les oiseaux. Le colibri mangeait le miel de fleur, le martin-pêcheur les poissons, et le faucon de nuit les petits insectes. Et vu que celui-ci n'avait ni d'ongles ni de bec aigus, même l'oiseau le plus faible ne pouvait avoir peur de lui.
 Alors, il serait étrange qu'il avait eu le nom de faucon, mais c'était d'abord que ses ailes étaient tellement puissants que son allure faisait penser à la rapace quand il volait contre le vent, et ensuite que son cri aigu ressemblait quelque part au faucon tout de même. Il va sans dire que le faucon en était beaucoup ennuyé et embêté. Par conséquent, chaque fois qu'il voyait la tête du faucon de nuit, il lui répétait en colère « Change de nom tout de suite! ».
Un soir, le faucon vint enfin chez le faucon de nuit.
 « Eh! Es-tu là? N'as-tu pas encore changé de nom? N'as-tu pas honte alors? Entre toi et moi, il n'y a pas de discussion pour nos personnages. Par exemple, je vole librement dans le ciel bleu. Toi, tune sors qu'aux jours gris et nuageux ou dans la nuit. Et puis, regarde mon bec et mes ongles. Et ensuite, compare-les bien avec les tiens. »
 « Monsieur le Faucon, ce que vous dites est impossible. Ce n'est pas moi qui ai choisi mon nom. C'est Dieu qui me l'a donné. »
 « Mais non! On peut dire que j'ai reçu le mien de Dieu, mais toi,tu l'empruntes de la nuit et de moi, pour ainsi dire. Rends-le-moi donc. »
 « Monsieur, ce n'est pas possible. »
 « Mais si! Je vais te donner un bon nom. Célestin. C'est un beau nom, n'est-ce pas? Et alors, pour que tu changes de nom, tu dois faire parade de ton nouveau nom. Tu comprends? Tu pends un panneau sous ton cou avec ce nom Célestin, et tu fais le tour de chez tous les voisins en déclarant « Je m'appelle désormais Célestin » avec une profonde inclination. »
 « Je ne pourrai jamais faire ça. »
 « Si. Tu peux le faire. Fais-le. Si tu ne l'auras pas fait avant le matin d'après-demain, je te tuerai avec mes serres de suite. N'oublie pas que je te tuerai. Je ferai le tour de toutes les maisons des oiseaux tôt le matin après-demain, et demanderai si tu seras bien passé. S'il y a un seul foyer où tu ne seras pas venu, ce sera la fin de ta vie. »
 « Mais ce que vous dites est vraiment impossible. Je préfère mourir plutôt que de le faire. Tuez-moi maintenant. »
 « Bah, tu vas y réfléchir après. Célestin n'est pas un nom aussi vilain que ça. »
 Le faucon rentra à son nid en volant avec ses grands ailes pleinement ouverts.
 Le faucon de nuit médita aux yeux fermés.
 « Mais pourquoi suis-je autant détesté de tout le monde? On dirait que ma tête est tachetée de boue, et que mon bec est fendu. Mais je n'ai rien fait de mal de ma vie. Une fois qu'un bébé rossignol était tombé par terre, je l'ai aidé et ramené à son nid. Alors, la mère me l'a retiré comme si elle devait le récupérer d'un brigand. Et puis, elle s'est beaucoup moquée de moi. Et au surplus, ah! Cette fois-ci, je devrai m'appeler Célestin, et je dois pendre un panneau de mon cou. Quelle aventure pénible! »
 Il faisait déjà assez sombre aux alentours. Le faucon de nuit s'envola de son nid. Le nuage brillait avec malice et descendait en bas. L'oiseau voltigea au ciel sans bruit à fleur de nuage.
Et puis, il ouvrit soudain sa bouche grande, tendit ses ailes tout droits, et traversa le ciel comme une flèche. De petits insectes entrèrent dans sa gorge les uns après les autres.
 A peine que son corps toucha la terre, l'oiseau rebondit lestement vers le ciel. Déjà le nuage était gris, et le crépuscule brûlait rouges les montagnes de l'autre côté.
 Il semble que le ciel soit coupé en deux, quand le faucon de nuit vole de toutes ses forces.  Un scarabée pénétra dans sa bouche et se débattit beaucoup. L'oiseau de nuit l'avala aussitôt, mais crut sentir son dos légèrement frissonner en même temps.
 Le nuage était déjà tout noir, un reflet rouge de crépuscule restait seulement à l'est, ce qui donnait une impression effroyable. En se sentant que sa gorge bouchée, l'oiseau remonta au ciel.
 Encore un autre scarabée entra dans sa gorge. Et puis, l'insecte fit bouger ses élytres en grattant le passage. L'oiseau l'avala malgré tout, mais son cœur fit un bond pour lors, et il se mit à crier à haute voix. Il voltigea en pleurant et dessina des cercles dans le ciel.
 « Ah! Les scarabées et beaucoup d'autres insectes sont tués par moi tous les soirs. Et moi qui suis seul, je serai tué par le faucon à mon tour. C'est tellement dur. Ah, que c'est dur, que c'est dur! Je vais mourir de faim, en m'abstenant de manger des insectes dorénavant. Non, le faucon va me tuer avant. Non, je vais m'en aller au-delà du ciel, loin et loin. »
 Le feu de crépuscule coula et s'étendit comme une nappe d'eau, et il sembla que le nuage aussi brûlât rouge.
 Le faucon de nuit vola tout droit chez son frère martin-pêcheur. Lebel oiseau qui venait de se réveiller regardait aussi l'incendie au loin. Et dit en voyant le faucon de nuit descendre.
 « Bonsoir, frère. S'agit-il d'une urgence? »
 « Non, je vais partir au loin prochainement, donc je suis venu te voir avant le départ. »
 « Frère, ne pars pas. Le colibri même habite aussi loin, je serai tout seul. »
 « Mais bon. Je n'y peux rien faire. Ne dis plus rien aujourd'hui. Et toi, ne pêche plus de poissons inutilement, sauf en cas vraiment nécessaire. C'est bon? Adieu. »
 « Frère, qu'est-ce que tu as? Attends un peu. »
 « Non, ça ne change rien si je reste. Dis bonjour au colibri. Adieu. Je ne vous reverrai plus. Adieu. »
 Le faucon de nuit rentra chez lui en pleurant. La nuit courte d'été touchait sa fin.
 Les feuilles de fougères tremblèrent bleues et froides en aspirant la rosée matinale. Le faucon de nuit cria aigu à plusieurs reprises. Et il rangea bien tout son nid, arrangea bien les ailes et les poils de tout son corps, et s'envola de son nid à nouveau.
 Le brouillard se dissipa, et le soleil se leva à l'est en même temps. En supportant l'éblouissement qui lui donnerait un vertige, le faucon de nuit vola comme une flèche dans cette direction.
 « Soleil, Soleil. Emmenez-moi chez vous. Je ne me plaindrai pas si je dois mourir consumé par le feu. Même le corps aussi laid que le mien émettra un petit rayon quand il brûle. Emmenez-moi s'il vous plaît. »
 Quoiqu'il avancât, le soleil ne s'approcha pas. En revanche, il dit tout en s'éloignant, de plus en plus petit.
 « Toi, tu dois être le faucon de nuit. En effet, tu dois souffrir beaucoup. Tu voleras en l'air ce soir, et demanderas à l'étoile. Car tu n'es pas un oiseau de jour. »
 L'oiseau crut saluer une fois, mais il tomba enfin sur l'herbe de champ, soudain pris par un vertige. Et on dirait qu'il rêvait. Il croyait que son corps s'élevait loin entre les étoiles rouges et jaunes, qu'il était emporté par le vent, ou que le faucon venait de l'attraper.
 Quelque chose de froid tomba sur le visage. Il ouvrit ses yeux. Une goutte de rosée tomba d'une feuille d'un jeune roseau. Il faisait déjà pleine nuit, le ciel était bleu sombre, et les étoiles scintillaient dans tout le ciel. L'oiseau s'envola en l'air. Ce soir aussi, le feu de crépuscule était tout rouge. Le faucon de nuit voltigea dans la lueur de cette flamme et la lumière froide des étoiles. Et puis, il fit encore un tour. Et il osa crier vers le bel Orion au ciel de l'ouest, en volant tout droit.
 « Étoile. Étoile pâle de l'ouest. Emmenez-moi chez vous. Je ne me plaindrai pas si je dois mourir consumé par le feu. »
 L'Orion continua à chanter la chanson brave et ne s'occupa pas du tout de l'oiseau. Le faucon de nuit faillit pleurer, tomba sans forces, s'arrêta à peine, et voltigea à nouveau. Et ensuite, il cria en volant tout droit vers le Grand Chien au sud.
 « Étoile. Étoile bleue du sud. Emmenez-moi chez vous. Je ne me plaindrai pas si je dois mourir consumé par le feu. »
Le Grand Chien dit en scintillant bleu, violet et jaune, beau et rapide.
 « Ne dis pas de bêtise. A quoi est-ce que tu mérites? Tu n'es qu'un oiseau. Il te faut des milliards et des milliards d'années pour que tes ailes t'amènent jusqu'ici. » Et il tourna sa tête dans une autre direction.
 L'oiseau de nuit fut déçu, tomba sans forces, et puis fit deux tours en voltigeant. Et puis, il osa crier à nouveau en volant tout droit vers le Grand Ours au nord.
 « Étoile bleue du nord, emmenez-moi chez vous s'il vous plaît. »
 « Arrête ta pensée inutile. Rafraîchis un peu ta tête. Dans ce cas-là, il serait mieux de plonger dans la mer où flottent des icebergs, ou bien s'il n'y a pas de mer près de toi, dans un verre avec des glaçons. »
 Le faucon de nuit fut déçu, tomba sans forces, et puis fit quatre tours en voltigeant. Et à nouveau, il cria à l'Aigle qui venait de se lever à l'est, à l'autre rive de la voie lactée.
 « Étoile blanche de l'est, emmenez-moi chez vous. Je ne me plaindrai pas si je dois mourir consumé par le feu. »
 L'Aigle dit avec l'air orgueilleux.
 « Mais non, mais non, c'est hors question. Tu dois avoir un certain statut pour que tu sois une étoile. Et il te faut tant d'argent également. »
 Le faucon de nuit fut complètement épuisé, fermant ses ailes, il tomba vers la terre. Et là où ses faibles pattes touchaient la terre juste à un pied près, il sauta soudain en l'air comme une fusée. Il arriva au plein milieu du ciel, hérissa ses poils avec frisson comme si l'aigle attaquait un ours.
 Et puis, il cria haut et fort à plusieurs reprises. On aurait ditl a voix d'un vrai faucon. Intrigués, d'autres oiseaux qui dormaient dans le champ et le bois se réveillèrent tous, et regardèrent le ciel étoilé tout en frissonnant.
 Le faucon de nuit monta et monta tout droit dans le ciel. Déjà, le feu de crépuscule ne fut que la taille d'un mégot de cigarette. Le faucon de nuit monta et monta.
 Le souffle se gela blanc de froid dans la poitrine. Comme l'air futsubtil, il fallut bouger les ailes aussi rapidement que possible.
 La taille des étoiles ne changea néanmoins nullement depuis tout à l'heure. Le souffle qu'il respirait était comme un soufflet. Le froid et la gelée piquent l'oiseau de nuit comme un poignard. Il eut ses ailes complètement paralysés. Et leva ses yeux pour regarder le ciel encore une fois. Voilà. Ce fut la fin du faucon de nuit. Il ne savait plus s'il tombait ou montait, s'il regardait en bas ou en haut. Mais son cœur était en paix, et bien que son grand bec ensanglanté se tordît de travers, il souriait légèrement en effet.
 L'oiseau ouvrit grands ses yeux dans un moment. Et il vit son corps brûler calmement, maintenant comme une belle lumière bleue, telle la lueur phosphorescente.
 Juste à côté, la Cassiopée. La lumière pâle de la voie lactée était derrière lui.
 Et l'étoile du faucon de nuit continua à brûler. Il continuait à brûler à jamais et pour toujours.
 Elle brûle encore aujourd'hui.

vendredi 26 septembre 2008

Printemps et Asura (Poème de MIYAZAWA Kenji)

Printemps et Asura (Croquis modifié du cœur)

Les sarments d'akébie embrassent le nuage,
Partant de l'acier gris de l'image psychologique.
Buissons de roses sauvages et marais de terre pourrie.
Figures complaisantes, partout et partout.
(Instant où les éclats d'ambre pleuvent
plus fréquemment que la symphonie de midi.)
Amertume puis bleu de colère.
Je suis un asura
Qui parcourt le fond lumineux de l'atmosphère au mois d'avril,
Crachant et grinçant des dents.
(Le paysage s'ébranle en pleurs.)
En limitant la vue au nuage qui se brise,
 Le vent au verre sacré va et vient
  Sur la mer céleste pure et transparente.
   Cyprès, une ligne printanière.
    Tout noirs, ils aspirent l'éther,
     Et la cime enneigée de la montagne sacrée brille
      Du rang de leurs pieds sombres mais...
      (Brume de chaleur en vagues et polarisation blanche.)
      Les vocables authentiques se perdent,
     Les nuages se déchirent et volent en l'air.
    Ah! je suis un asura
   Qui parcourt le fond du mois d'avril qui brille,
  Grinçant des dents et brûlant.
   (Le nuage de quartz flotte,
   Mais où chante cet oiseau de printemps?)
  Quand le soleil s'assombrit bleu,
   Les asura retentissent dans le bois,
    Un bloc d'arbres noirs pousse
     De la coupe céleste qui tombe dans un vertige,
      Dont les branches se ramifient tristes,
     Et un corbeau qui s'envole
    De la cime de la forêt évanouie
   Voltigeant à tout le paysage dédoublé.
    (Moment où l'atmosphère se purifie de plus en plus,
    et que les cyprès s'élèvent vers le ciel en silence.)
Objet qui parvient à travers l'or de l'herbe.
Objet qui porte la figure humaine sans difficulté.
Ce paysan qui me regarde en manteau de paille,
Me voit-il vraiment?
Dans la profondeur de la mer de l'atmosphère aveuglante
(La tristesse est profondément bleue)
Les cyprès s'ébranlent en silence,
Et l'oiseau entaille le ciel bleu
(Les vocables authentiques ne se trouvent pas ici,
Les larmes d'asura tombent sur terre.)

Si je soupire au ciel à nouveau,
Mes poumons se rétrécissent blancs,
(Que ce corps se brise en morceaux de ciel!)
La cime du gingko brille encore.
Les cyprès se noircissent de plus en plus,
Et pleuvent les étincelles de nuage.


*****
Ma traduction n'est pas terrible. Il faut que quelqu'un le retraduise.

mardi 23 septembre 2008

Préface (poème de MIYAZAWA Kenji)

Préface au recueil de poèmes Printemps et Asura

Le phénomène que moi est
Un éclairage bleu
De l'ampoule hypothétique à la communication organique.
(Unité complexe de tous les fantômes transparents.)
Un éclairage bleu
De l'ampoule à la communication causale
Qui ne cesse de luire bien sûrement
Tout en clignotant à chaque instant.
(La lumière est maintenue, dont l'ampoule est perdue.)

Ceux-ci sont des croquis de l'image psychologique
Tels que chaque maillon de l'alternance du clair-obscur
Maintenue jusqu'ici
Dans l'enchaînement du papier et de l'encre minéral
De la direction qui correspond au passé
Pendant vingt-deux mois.
Hommes, galaxies, asura et oursins sur ce sujet
Réfléchissent respectivement à la nouvelle théorie essentielle
Tout en mangeant les poussières cosmiques ou en aspirant l'air et l'eau salée,
Mais au fond, tout cela est une image au cœur.
Enfin en tout cas, ces paysages inscrits
Sont des paysages tels qu'ils ont été enregistrés,
Et s'ils étaient le néant, le néant lui-même est comme on le voit,
Il devrait être commun à tous à un certain degré.
(Parce que, comme toutes les choses correspondent à toutes les choses en moi,
Elles correspondent à toutes les choses qui sont en chacun.)
Cependant, il est possible comme une tendance
Que l'imprimeur et moi ne sentions aucun changement,
Bien que ces mots censés être authentiques,
Transcris dans l'accumulation de ces temps immenses et éclairés
De l'holocène récent
Altèrent déjà la structure et le caractère
Pendant le clignotement égal au moindre instant au plus
(Ou bien à un milliard d'années d'Asura).
Peut-être les choses comme documents, histoire ou géographie
Ne sont-elles que ce que nous croyons
Avec toutes ces différentes données
(Sous la restriction spatio-temporelle de causalité)
Tout comme nous sentons nos propres organes
Et que nous croyons aux paysages et aux personnages à la longue.
Probablement dans à peu près deux mille ans d'ici,
La géologie différente adaptée à l'époque sera appliquée,
Les preuves correspondantes à la théorie réapparaîtront également du passé l'une après l'autre,
Ils croiront par hasard qu'il y a deux mille ans
Les paons sans couleur remplissaient le ciel bleu,
Et les étudiants nouvellement licenciés fouilleront des fossiles charmants
A la couche la plus haute de l'atmosphère
Vers l'azote glacé scintillant
Ou découvriront des traces de pas gigantesques des hommes transparents
A la strate du gré au crétacé.

Toutes ces propositions
Sont soutenues dans la quatrième extension
Au titre des traits caractéristiques des psychologies et des temps eux-mêmes.

 MIYAZAWA Kenji (1896-1933) est le plus grand poète japonais du vingtième siècle. Il est également connu comme un auteur de contes pour enfants. Les asura sont les démons bouddhiques. Ce poème ouvre son recueil de poèmes le plus important Printemps et Asura, volume 1 (1924). Ignorés à l'époque, ses poèmes intellectuels ont été une innovation radicale de la poésie japonaise, généralement fondée sur le lyrisme simple. On ne peut oublier que c'était un agronome pour comprendre ses œuvres tellement exceptionnelles dans la littérature japonaise.
 Je dois peut-être ajouter que son image populaire est presque le contraire de ce que ses poèmes sont réellement. C'est un homme du nord qui était un professeur de l'école agricole. On préfère lui attribuer l'image d'un poète pastoral qu'il n'était pas. Malheureusement, on a publié posthumement un poème médiocre de paysan Malgré la pluie (Amé-ni-mo maké-zu), actuellement le seul poème de lui qui soit connu de tout le monde. J'ai souvent du mal à convaincre que ses poèmes sont excellents à cause de ce poème maudit.
 Je n'avais jamais osé le traduire, car ses poèmes me font presque peur. Ils sont véritablement intraduisibles, mais je vais tenter des fois.

samedi 13 septembre 2008

Renaissance de la littérature prolétarienne?

 Depuis plusieurs mois maintenant, on assiste à un phénomène littéraire un peu étrange. Le Navire-usine (1929), roman prolétarien de KOBAYASHI Takiji (1903-1933) est un best-seller, qui reste dans le top 10 de vente. Kobayashi est un romancier légendaire, qui a trouvé sa mort dans un commissariat dans une circonstance suspecte. On dit que son corps gardait les traces évidentes de tortures. Il était membre du parti communiste. De nombreux jeunes sont adhérés au PC grâce à cette mode, et le premier secrétaire Shii n'oublie plus de parler littérature dans son discours.
 Alors, peut-on constater un renouveau de la littérature prolétarienne aujourd'hui? Malheureusement, ce n'est pas le cas. Le Navire-usine se vend bien on ne sait trop pourquoi, mais c'est tout ce qui fait parler de la littérature prolétarienne qui fut un mouvent important d'entre deux guerres. Il n'y a aucun romancier qui tente un nouvel essai pour décrire la situation actuelle des ouvriers.
 D'ailleurs, ce qui m'embête est que Kobayashi est plutôt un personnage historique que littéraire à mon avis. Le Navire-usine n'est pas un mauvais roman, mais il est plutôt ennuyeux et dogmatique. Je n'aime pas que tout le monde soit content de lire un seul livre de ce mouvement littéraire qui n'était cependant pas orpheline. Kobayashi est le plus connu comme un martyr, mais ce n'est pas lui qui a eu le plus grand impact littéraire après guerre parmi les écrivains prolétariens.
 Mais en tout cas, il n'est pas désagréable que la littérature prolétarienne, rejetée comme ennuyeuse pendant longtemps par la culture du bon goût littéraire, ait été retrouvée par les jeunes d'aujourd'hui.

vendredi 29 août 2008

Fan d'Auschwitz (poème d'ITOH Hiromi)

Fan d’Auschwitz

Là
Étaient entassés
Préjugés généraux des Européens
Agressivité générale des Européens
Sentiment menacé des Européens généraux
Sensations et moyens de vie généraux
Sous la forme des tas de cheveux ou de chaussures
La couleur était ternie dans la vitrine
Comme ils sont conservés à température et humidité appropriées
La matière ne s’altère pas même si l’apparence change de couleur
C’est une généralité
Jamais particulière
Préjugés traditionnels des Européens
Agressivité traditionnelle des Européens
Sentiment menacé des Européens traditionnels
J’ai vu l’entassement
Comme si je regardais une œuvre
C’est une
Œuvre dont
Les innombrables parties
S’accumulent les unes après les autres
Et se réunissent
Très obscènes
Grotesques
Que la culture européenne a créées
J’ai vu l’entassement
Comme si je regardais un tableau

Une face de chambre est faite de vitrine, où sont entassés les cheveux. Ce sont des amas dont l’arrière est haut et l’avant est bas. Un ami qui m’accompagnait se demanda si le support était oblique. Ces innombrables cheveux étaient de petits tas ronds et rebondis pour chaque personne, certains étaient tressés, et ces tas ronds et rebondis d’innombrables cheveux avaient tous la même couleur brunâtre. Ont-ils rassemblé les objets de la même couleur ou ont-ils terni d’une même façon ? L’étoffe tissée par les cheveux avait l’air du chanvre banal. Les franges des côtés étaient de cheveux.
En regardant les prothèses de jambe entassées, je pensai que la direction du musée exposerait mains et jambes conservées, si les nazis avaient senti le besoin de les garder.
Les chaussures sont entassées à travers deux salles. Les nom et prénom sont inscrits à chaque chaussure. Le nom évoque l’individu. Comme on peut distinguer plus clairement l’un avec l’autre que prothèses de jambe, chaussure et cheveux, il y a moins d’obscénité.

Brosses à cheveux, brosses à dents
Cuvettes, pichets
Plus près du corps
Moins je ne peux m’affronter
Je veux voir
L’obscénité augmente
Les objets corporels de chaque individu
S’assemblent
En quantité innombrable
Ces objets corporels rassemblés
Sont d’une obscénité immense
Besoin général de l’être humain, plaisir
Et objets corporels rassemblés sont devant mes yeux
Je les fixe
Ils ne sont pas dissimulés
Les choses que les nazis ont recueillies avec une intention
Sont entassées
Et montrées
Il me semble
Qu’un crime non dissimulé n’est pas un crime
Au moment de la fin de guerre
Les tierces personnes (Européens) ont jugés les criminels (Européens)
Saisis et entassés
Cheveux, prothèses de jambe, chaussures, sacs
Que ceux-ci a recueillis et disposés avec une intention
Les objets dont les propriétaires ont changé l’un après l’autre et puis disparu
Entassés
Expriment
Ainsi
Le grotesque des criminels
Ainsi
Le grotesque des tierces personnes

Parmi tous les bâtiments, les pavillons 4, 5, 6, 7 et 11 sont ouverts et exposés au public. Il y a des photos sur les murs du couloir ni clair ni chaud qui va de l’entrée jusqu’au fond de ces pavillons 5, 6 et 7. Le visage qui regarde en face, rasé et sans chapeau, est dans le cadre de la taille d’à peu près A5, nom et prénom, date de naissance, profession, dates d’entrée et du décès sont inscrits à la main en bas. Lorsqu’on entre au pavillon 6, sortant du pavillon 5, il y a encore des photos sur les murs. Il y en a encore au pavillon 7. Le nombre est énorme. La collection dans la salle est d’une série de photos de face, de profil, et de trois quarts. Seule la photo de trois quarts est avec la casquette pour les garçons, et l’écharpe pour les filles, ce qui nous permet d’identifier le sexe. On aperçoit un grand clou pour soutenir la tête rasée sur le profil. Je choisis les personnes au beau visage, et je lis nom et prénom, profession, pour connaître les individus. Je fais la soustraction pour mesurer le temps entre l’entrée au camp et la mort de la personne. Il y a des gens qui n’ont vécu que quinze jours. Il arrive que je me dise que la personne a vécu non moins de huit mois. Les exemples innombrables me lassent de lire chaque donnée. Je les ai lues relativement avec soin au pavillon 5, mais je n’ai fait que parcourir le tout aux pavillons 6 et 7.

Le brouillard apparut le 5 mars, et la vue blanchoya. Il n’y eut presque plus de neige. Le vent fort souffla. La plupart des champs cultivés légèrement mouvementés était morts, mais la verdeur occupait quelques pour cent.

Il plut le 6 mars, les environs se transformèrent en marécage. L’eau de neige et de pluie restaient dans les creux du champ et aux côtés de la route. Des tas de pailles et des herbes mortes étaient trempés dans une sorte d’étang.

Replika de Jozef Szajna fut représenté dans un endroit réduit à la structure d’un gymnase. Le centre est la scène, et l’amphithéâtre l’entoure. Des tas de papiers journaux et de chiffons sur le sable étendu. Des poupées délabrées sont dressées dans les alentours. D’abord, les prisonniers sortent rampants des papiers journaux et des chiffons, grouillent en gémissant, tripotent les poupées. Un homme quinquagénaire apparaît avec une tenue qui met son corps en relief. Son mouvement puissant. Il traîne le tissu sur lequel sont imprimées les séries de photos, de face, de profil, et de trois quarts. Il lance des objets fumeux dans la tribune, il tire les poupées en bas, il éparpille les photos déchirées comme confettis aux spectateur en hurlant. J’en ai ramassé une pour y trouver le visage d’un prisonnier qui regardait en face. Aucun mot polonais n’est prononcé. Je crois que la fumée, le sable, les photos éparpillées et les prisonnier dénoncent, bien sûr. Mais l’intérêt de Shajna, l’émotion de Shajna, est dans les membres déchirés, les corps entassés, la chambre à gaz. Moi, je le vois, et je suis ému par ce fait.

Je vois les différences selon les individus sur les photos jetées
Je vois le quotidien, la douleur, et l’espoir des individus
Mais les photos dispersées les unes après les autres
Remplissant la tribune avec leur grand nombre
Ecrasent les individualités
Par leur cumul
J’y suis allée pour voir les objets entassés
En Pologne, on ne dit pas Auschwitz mais
Oświęcim
Je vais en bus pour Oświęcim
Le bus s’arrête aussi devant le musée hors de la ville d’Oświęcim
Les objets qui y sont exposés sont
Ce que les nazis ont recueilli parce qu’ils le voulaient
Ce que les tierces personnes ont exposé parce qu’elles le voulaient

Poème publié en 1985, traduit de japonais par moi.

J'ai déjà traduit deux poèmes "sexuels" de cette poétesse qui excellait à la provocation. Ce poème dont le titre est déjà un scandale a été écrit à la même période. Mais il n'est nullement moqueur ni antisémite. Elle dit que le musée d'Auschwitz est obscène, parce qu'il annihile les individualités des morts, et y oppose sa curiosité de femme d'une façon autodérisoire.

vendredi 20 juin 2008

Ma chère âme (poème de TAKAMI Jun)

Ma chère âme,
Je profite de cette occasion pour te dire la vérité.
Mon œsophage
M'était beaucoup plus précieux que toi.
Je m'en rends compte maintenant que je l'ai perdu.
Si on me demandait de choisir l'un des deux à ce moment précis,
Je te vendrais, mon âme.
Déjà, l'âme a le meilleur prix dans ce monde.
J'ai livré mon œsophage avec de l'argent de ma part.
Ma chère âme,
Tu me disais depuis tout le temps
"Que la vie soit comme la lave du volcan qui s'explose."
Ému, j'ai suivi ton conseil.
Je ne pense pas même à présent que tu avais tort mais,
Une fois que je me suis exposé à la véritable éruption de lave,
Tu te cachais dans la fissure en sécurité
Dans la lave déjà froide et solidifiée,
Et tu n'en es pas sortie si fort que je t'appelle.
J'ai eu une brûlure terrible.
Tu n'es pas venue à mon secours.
Tu m'as joué ces tours plusieurs fois.
Ma chère âme,
Mon œsophage ne m'a pas fait souffrir comme toi.
Il m'écoutait sans mot dire.
Il ne m'a pas trompé comme tu as fait.
Tu n'es pas lâche, mais tu ne fais pas ce que tu dis.
Si je te le fais remarquer, tu n'a qu'à dire que,
Différemment du corps, dire est faire pour l'âme,
Et qu'il n'y a pas de contradiction au fond.
Et toi, tu es exempt du cancer au fond,
Si l'œsophage en souffre.
Tu as vraiment un statut superbe.
Mon œsophage me faisait fidèlement nourrir mais,
Tu ne faisais que des observations superficielles sur la vie.
Ma chère âme,
La fonction de l'œsophage m'est plus précieuse que tes mots.
J'aimerais bien attraper une âme avec ses beaux mots
Pour l'amener dans le monde où il n'y a que des actions,
Et lui faire souffrir tout en la rendant malade de cancer.
Que dira l'âme éloquente alors?

TAKAMI Jun (1907-1965), romancier et poète japonais.

vendredi 13 juin 2008

Nous chantons l'air de marche (poème de OGUMA Hidéo)

Ne tiens pas compte de l'immaturité de ton art.
Un poète médiocre
Maudit la langue japonaise...
Aurait-il pu écrire un bon poème
Si par hasard il était né dans l'union soviétique?
Je n'en suis pas sûr.
Il aurait dit :
Le russe n'est pas rythmique, me semble-t-il...
Jamais content,
Où que tu sois né, c'est la même chose,
Ceux qui n'ont pas de passions n'ont pas de chants.
Je vais t'apprendre
Comment le japonais donne le rythme.
Seul celui qui a découvert son ennemi
Fait bouillir son coeur de haine.
Tu es désespéré de la métrique de la langue japonaise.
Et tu prétends écrire des poèmes
Selon la réalité contenue dans la langue.
D'accord, d'accord,
Tu accueilles bien la langue
Seulement quand elle te fait visite accompagnée de rythme.
Tu serais bien content
Si une poule se jetait dans ta casserole
Accompagnée de poireau.
Mais je pense que rien n'ira comme tu t'attends.
Il vaut mieux que tu ailles chercher de nouveaux mots, une nouvelle forme,
En sonnant des cloches et des tambours.
Nous, nous n'avons pas de temps pour cela.
Nous chantons des problèmes d'aujourd'hui
Avec les mots d'aujourd'hui.
Nous les jeunes poètes prolétaires,
Ne soyons pas fatalistes comme eux
A l'égard de la langue.
Qu'ils bégaient pendant non moins de dix mille ans.
Et nous,
Nous ferons épanouir les fleurs du rythme dans la langue japonaise.
Nous tous
Nous chantons l'air de marche.

OGUMA Hidéo est un poète prolétarien (1901-1940). Les poètes japonais modernes se plaignent souvent de ce que leur poésie n'aie pas de rimes comme dans la poésie occidentale.

jeudi 15 mai 2008

Quatre mille nuits et jours (poème de TAMURA Ryûichi)

Pour qu'un poème naisse,
Il faut que nous tuions
Tuer beaucoup d'êtres
Fusiller, assassiner, empoisonner beaucoup d'êtres que nous aimons.

Regarde,
C'est seulement parce que nous voulions la langue tremblante d'un seul petit oiseau
Dans le ciel de quatre mille nuits et jours,
Que nous avons fusillé
Le silence de quatre mille nuits et le contre-jour de quatre mille jours.

Ecoute,
C'est seulement parce que nous avions besoin des larmes d'un seul enfant affamé
Parmi toutes les villes pluvieuses, les hauts fourneaux,
Les quais en plein été et les mines de houille,
Nous avons assassiné
L'amour de quatre mille jours et la compassion de quatre mille nuits.

Rappelle-toi,
C'est seulement parce que nous voulions la peur d'un seul chien perdu,
Qui voie ce que nos yeux ne peuvent voir,
Qui entende ce que nos oreilles ne peuvent entendre,
Nous avons empoisonné
L'imagination de quatre mille nuits et la mémoire froide de quatre mille nuits.

Pour accoucher d'un poème,
Nous devons tuer nos êtres chéris.
Ceci est le seul chemin pour faire ressusciter les morts,
Que nous devions suivre.

TAMURA Ryûichi (1923-1998) est probablement LE poète qui représente la poésie japonaise d'après-guerre. Ce poème sublime a été publié en 1956.

lundi 12 mai 2008

Paysage (poème de YAMAMURA Bochô)



Paysage
Mosaïque argent pur

Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Sifflet paille à peine audible
Fleurs de colza partout

Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Gazouillement des allouettes
Fleurs de colza partout

Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Malade est la lune en plein jour
Fleurs de colza partout.


C'est la version originale.

YAMAMURA Bochô est un poète symboliste et auteur de la littérature enfantine (1884-1924). Ce poème, écrit seulement avec les caractères phonétiques sans utiliser aucun idéogramme, a été publié en 1915. C'est le premier poème japonais qui montre le souci typographique.

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samedi 26 avril 2008

Quand j'étais la plus belle (poème d'IBARAGI Noriko)

Quand j'étais la plus belle
IBARAGI Noriko

Quand j'étais la plus belle,
Les villes s'écroulaient à grand bruit,
Il arrivait qu'on voyait le ciel
D'un côté saugrenu.

Quand j'étais la plus belle,
Beaucoup moururent dans mon entourage.
Je perdis l'occasion de me maquiller
A l'usine, à la mer, à l'île sans nom.

Quand j'étais la plus belle,
Personne ne m'offrit de cadeaux tendres.
Les garçons ne connaissaient que le salut militaire,
Et ils partirent tous en ne laissant que le beau regard.

Quand j'étais la plus belle,
Ma tête était vide,
Mon coeur était endurci,
Seuls mes membres brillaient marrons.

Quand j'étais la plus belle,
Mon pays perdit la guerre.
Qu'est-ce que cette connerie?
Je marchai fièrement dans la ville humiliée en relevant les manches de ma chemise.

Quand j'étais la plus belle,
Le jazz déferlait de la radio.
Dans un vertige comme si j'arrêtais de fumer,
Je dévorai la douce musique étrangère.

Quand j'étais la plus belle,
J'étais très malheureuse,
J'étais très confuse,
J'étais trop solitaire.

Donc j'ai décidé. De vivre le plus longtemps possible.
J'ai peint de très jolies peintures dans ma maturité.
Comme le Français Papy Rouault.
N'est-ce pas?

vendredi 18 avril 2008

Le col (poème de MAKABE Jin)

Le col (1947)
MAKABE Jin

Le col est un endroit qui force une décision.
Une mélancolie claire pour une séparation y coule.
Celui qui est monté jusqu'au sommet
S'expose à l'azur imposant,
Et puis lui montre son dos.
Les paysages y sont reliés,
Mais on ne peut entrer dans une différente vue
Sans perdre une autre.
C'est seulement en subissant une grande déchéance
Qu'un nouveau monde s'ouvre.
Quand vous êtes sur le col,
La route passée vous laisse un souvenir,
Et celle qui s'ouvre porte un espoir.
Elle ne vous répond pas.
Elle ne fait que vous appeler sans cesse.
Même si vous avez une destination précise,
Là, vous devez
Vous séparer pour un autre monde.
Afin d'enfouir cette pensée,
Le voyageur garde tout le paysage visible dans ses yeux,
Urinant lentement,
Cueillant les herbes,
Ou fumant une cigarette.

MAKABE Jin (1907-1984) est un poète japonais qui vivait à Yamagata, une ville de la région du nord-est.

Ceci est probablement le meilleur poème japonais d'après-guerre à mon avis. (Je préfère la poésie sévère au romantisme humide.) Je suis désolé pour la traduction hâtive comme d'habitude.

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mardi 15 avril 2008

En ce qui concerne ta sensibilité (1977)

IBARAGI Noriko

Ne prête pas aux autres
Ton coeur qui se dessèche.
C'est toi qui as négligé de l'arroser.


Ne prête pas à tes amis
Ta hargne de ces jours-ci.
Qui des deux a perdu la souplesse?


Ne prête pas à ta famille
Ton énervement.
C'est moi qui n'était bonne à rien.


Ne prête pas à ta vie
La perte de ton premier espoir.
Il était faible dès le début.


Ne prête pas à l'époque
Tout ce qui est foutu.
Abandon de la dignité à peine luisante.


En ce qui concerne ta sensibilité,
C'est à toi de la garder.
Idiote.


IBARAGI Noriko (1926-2006) représente la lignée de poétesses d'après-guerre au Japon.

mercredi 9 avril 2008

Le crépuscule (poème de YOSHINO Hiroshi)

Le crépuscule
YOSHINO Hiroshi

Comme toujours
La métro était pleine.
Et
Comme toujours
Jeunes hommes et jeunes filles étaient assis
Les personnes âgées étaient debout.
Une jeune fille qui baissait la tête se leva
Pour céder sa place à une personne âgée.
Elle s'assit à la hâte.
Elle descendit à la prochaine station sans la remercier.
La jeune fille se rassit.
Une autre personne âgée fut poussée
Vers elle d'un autre côté.
Elle baissa la tête.
Mais
Elle se releva
Lui céda
Sa place.
La personne âgée descendit à la prochaine station en la remerciant.
La jeune fille se rassit.
Comme on dit jamais deux sans trois
Une autre personne âgée fut poussée
Devant elle.
Pauvre jeune fille
Baissa la tête
Et elle ne se leva pas cette fois-ci.
Ni à la prochaine station
Ni à la prochaine station
En mordant sa lèvre basse
En raidissant son corps ---.
Je descendis de la métro.
Tendue, baissant sa tête,
Jusqu'où est-elle allée?
Une personne gentille
Est victime du mauvais sort malgré elle
Partout tout le temps.
C'est qu'elle
Eprouve la douleur d'autrui
Comme la sienne.
Jusqu'où peut-elle aller
Reprochée par sa propre gentillesse.
Mordant sa lèvre
Dans la douleur
Même sans voir le beau crépuscule.

Poème de YOSHINO Hiroshi (1926-)

Lorsque j’ai appris ce poème au collège, je ne l’ai pas du tout apprécié. Je croyais qu’il était hypocrite. C’est que j’avais un esprit tordu. Je comprends la qualité de ce poème maintenant. Pour ceux qui ne la saisissent pas bien: Le poète s’est ému surtout de la beauté du crépuscule, et il a eu empathie pour cette jeune fille qui ne pouvait pas en profiter.

Article précédent: Le monde est un livre (poème de OSADA Hiroshi)

Le monde est un livre (poème de OSADA Hiroshi)

Le monde est un livre (1991)
OSADA Hiroshi

Lisons des livres.
Lisons plus de livres.
Lisons encore plus de livres.

Les livres ne sont pas que des lettres écrites.
Lumière du soleil, étincellements des étoiles, chants des oiseaux,
Bruissement des rivières, ce sont des livres.

Silence du bois des hêtres,
Fleurs blanches des cornouillers,
Grand orme solitaire, ce sont des livres.

Il n'y a rien qui ne soit pas livre.
Le monde est un livre ouvert,
Ecrit avec les mots invisibles.

Urumqi, Messine, Tombouctou,
Ce ne sont que des points sur la carte.
Les villes lointaines des pays lointains sont des livres.
Le livre des habitants est la ville.
Les rues libres sont des livres.
Chaque lumière de la fenêtre dans la nuit est un livre.

Les chiffres du marché de Chicago sont un livre.
La tempête de sable dans le désert du Nefud est un livre.
Deux yeux fermés du dieu de la pluie de Maya est un livre.

Un homme porte dans son coeur un livre appelé la vie.
Un homme est un livre.
L'expression d'un vieil homme amnésique est un livre.

La plaine, le nuage, et puis le vent.
Gazelles et gnous qui meurent en silence sont des livres.
La dignité sans autorité est le tout.

Une petite astre dans les vingt milliards d'années-lumières.
Ce n'est rien d'autre: Vivre,
C'est savoir penser.

Lisons des livres.
Lisons plus de livres.
Lisons encore plus de livres.

Poème de OSADA Hiroshi (1939-)

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