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dimanche 17 mai 2009

Herbes d'été

  Comme le haïku est un poème très court, il exige parfois des connaissances culturelles et historiques pour une bonne compréhension. Un des haïku les plus connus, “Herbes d'été” de Bashô est un bon exemple.

夏草や 兵どもが 夢の跡

なつくさや つはものどもが ゆめのあと

Natsukusa-ya tsuwamono-domo-ga yumé-no ato

Herbes d'été, trace d'un songe des guerriers.

    Les hiragana sont “corrects” ainsi. つわもの est une écriture après la réforme (catastrophique) de 1945, qui n'est pas appropriée à la transcription de la littérature classique*.

    D'abord, on jette un œil au caractère phonétique. Parmi ces dix-sept syllabes, il y a six syllabes avec la voyelle o, autant de a, quatre u et un seul é.
    Les premières cinq syllabes sont dominées par la voyelle a, les sept suivantes sont caractérisées par le o constant, et les dernière cinq font travailler la bouche avec quatre voyelles différentes. L'absence de i est remarquée.
    S'il la consonne aiguë ts apparaît deux fois au début, la seconde moitié est plutôt marquée par les consonnes nasales (le m, le n et le g, prononcé ng). On peut dire que la sonorité de ce haïku est très douce (a, o, m, n).

    Et puis, une certaine attention est demandée au vocabulaire utilisé.
    Le mot “tsuwamono” veut bien dire les “guerriers”, surtout à cause de l'utilisation de ce caractère chinois 兵, mais le mot lui-même signifie “homme fort et puissant”. On pourrait choisir les kanji 強者 pour le même mot.
    “Domo” est un suffixe qui montre le pluriel, qui n'est pas obligatoire à la grammaire japonaise ; il souligne le grand nombre des guerriers.
    “Yumé” est un songe et un rêve à la fois, et cela désignerait un projet vain jamais réalisé.
    Le mot “ato” est le plus problématique de ce haïku. Je dois le souligner surtout parce que ce genre de pseudo-homonymie n'existe pas en français. En japonais, le même mot est souvent désigné par de différents kanji, pour faire la distinction de plusieurs acceptions. On écrit tantôt 後 tantôt 跡 (ou encore 痕) pour le mot “ato”, mais ce ne sont pas des mots différents. C'est pour cela qu'on doit dire que ce sont des pseudo-homonymes.
    Le kanji utilisé ici signifie “trace, empreinte, vestige”, mais l'autre caractère 後 veut dire “temps postérieur, arrière, derrière”. On doit dire qu'un mot japonais porte plusieurs sens, et la distinction est montrée par l'emploi de caractères différents.

    Bashô a composé ce haïku à Hiraïzumi dans la région du Tôhoku (qui veut dire “Nord-Est”). Cette région était indépendante de facto de la politique centrale jusqu'à la fin du douzième siècle, bien que le premier “grand chef d'armée vainqueur des barbares” (seii-taï-shôgun) de l'histoire japonaise, Sakanoüé-no Tamuramaro, l'ait conquise au début du neuvième siècle. Le douzième siècle a vu la fin de l'empire dont la capitale était Kyôto, et le premier shôgunat de l'histoire a été fondé à Kamakura en 1192. Le shôgun, qui n'était jusque là que le chef de l'armée (opposée à l'empereur et aux aristocrates), se voit désormais dans le siège du chef d'État, dont le titre exact est seii-taï-shôgun. (Le mot shôgun signifie précisément le chef d'armée.)
    Minamoto-no Yoritomo, qui sera le premier shôgun chef d'État de l'histoire, a voulu chasser avant de fonder son shôgunat son premier rival qui n'était personne d'autre que son propre frère Yoshitsuné, très populaire parmi le peuple, à cause de son caractère gracieux et cultivé, contrairement à son aîné au tempérament sanguin et cruel. Yoshitsuné a demandé la protection auprès du seigneur Fujiwara de Hiraïzumi, qui portait le même nom que les aristocrates puissants de Kyôto, qui représentent l'âge d'or de cette capitale. (Pour le distinguer de Fujiwara de Kyôto, on l'appelle Ôshû-Fujiwara. Ôshû [province profonde] est l'ancien nom de la région. On suppose qu'il n'avait pas de parenté avec le clan de Kyôto, même si celui-ci se montrait protecteur du seigneur du nord au même nom.) A l'époque, Ôshû-Fujiwara était très riche et puissant, surtout grâce à l'exportation des pépites d'or, tandis que Kyôto tombait dans la décadence. (Certains pensent que l'image du Japon décrite comme un pays d'or par Marco Polo a été inspirée par le commerce d'or d'Ôshû-Fujiwara.) C'était bien la seigneurie la plus puissante du Japon à l'époque. Yoshitsuné, qui sera un héros favori de la littérature populaire, s'est suicidé à Hiraïzumi, mais Yoritomo qui craignait la puissance d'Ôshû-Fujiwara a détruit la seigneurie sous prétexte qu'elle avait protégé son frère ennemi Yoshitsuné. C'est juste après la chute d'Ôshû-Fujiwara que Yoritomo a fondé son shôgunat à Kamakura. (Je suis désolé que je répète toujours la même histoire dans ce blog...)
    Presque cinq siècles après la chute d'Ôshû-Fujiwara, Bashô, en fuyant la vie urbaine de la capitale Édo (ancien nom de Tôkyô), a voulu retrouver de la poésie dans la région désormais sauvage et pauvre, qui ne retrouvera jamais les prospérités d'Ôshû-Fujiwara. Il a visité le site pour y trouver seulement des herbes d'été, qui ne gardaient rien de la puissance légendaire. L'été est court comme un rêve dans la région du nord. Tout comme l'âge d'or d'Ôshû-Fujiwara, qui n'a duré que moins de cent ans. Les prospérités sont comme un songe, et ce songe était aussi un rêve des guerriers, qui croyaient qu'Ôshû resterait une seigneurie des plus puissante du Japon, qui pourrait rivaliser avec la capitale. Mais la région était délabrée et abandonnée par le pouvoir central à l'époque où le poète vivait. Le mot “ato” veut dire ici le “vestige de la cité”, mais il signifierait à la fois que le poète se trouve sur le site longtemps après (ato) la chute de la cité.
    Même à présent, la région du Tôhoku (anciennement Ôshû) est la plus pauvre du Japon, et les puissances d'antan restent toujours un rêve. Toutefois, Hiraïzumi est un site historique et touristique important. Même si le château a été détruit par les Minamoto, les temples (Môtsû-ji et Chûson-ji) nous font apercevoir la majesté de l'époque.
    Comme une anecdote, je peux ajouter que la secte Aum qui a perpétré un attentat meurtrier dans le métro de Tôkyô en 1995 était inspirée d'une histoire tout à fait improbable d'un pays indépendant dans cette région du Tôhoku (à Aomori) qui aurait prospéré au quatorzième siècle. C'est une région exceptionnelle au Japon qui pourrait inspirer les rebelles qui se lèvent contre le pouvoir central**. (En le disant, je ne cautionne pas du tout les terroristes.)

    Si on veut parler de ce haïku de Bashô, on ne doit pas négliger l'influence du poète chinois Du Fu (712-770) de l'ère de la dynastie Tang, particulièrement apprécié par les Japonais (qui l'appellent To Ho). Voici les premiers vers de son poème le plus connu au Japon.

國破山河在
城春草木深***

國破レテ山河在リ
城春ニシテ草木深シ

Kuni yaburété sanga ari.
Shiro haru-ni shité sômoku fukashi.

Le pays est ruiné, montagnes et fleuves subsistent.
La cité est au printemps, herbes et arbres sont touffus.

    Bashô a fait rimer son haïku avec ce poème que les Japonais aimaient réciter, qu'il citait furtivement dans la prose qui le précédait. Il emprunte l'idée de ce haïku au grand poète chinois qui regrettait son pays délabré en contemplant la ruine de la capitale Xian. Si ce haïku est très connu et apprécié, c'est qu'il représente le caractère humain de Bashô, qui manque aux autres haïjin doués pour la description comme Buson.
    (L'enseignement de la langue japonaise se divise en trois parties au lycée : japonais moderne, ancien japonais et lettres chinoises. Ces “lettres chinoises” (kanbun) sont une autre discipline que la littérature chinoise proprement dite. Il s'agit d'une étude de la littérature chinoise classique adoptée par les Japonais, avec toutes les annotations. Aucune connaissance de la langue chinoise n'y est exigée, mais il faut savoir comprendre le système des annotations****. Quoi que les gens prétendent, je peux dire sans aucune hésitation que les Japonais contemporains sachent plusieurs poèmes chinois par cœur, mais aucun poème occidental. Ce n'est peut-être pas faux de dire que beaucoup de Japonais modernes adorent l'Occident et n'aiment pas la Chine, mais cette préférence reste vaine. Ils sont toujours profondément et essentiellement imprégnés par la culture chinoise.)

* Si j'utilise la transcription Hepburn modifiée dans ce blog, c'est seulement pour ne pas déconcerter les lecteurs. Le rôma-ji Hepburn, transcription phonétique à l'anglaise et nullement grammaticale, n'est carrément approprié à rien. Il paraît que certains s'imaginent que la transcription Hepburn soit “correcte”, mais il faut qu'ils sachent : Le rôma-ji Hepburn n'est même pas le rôma-ji que les écoliers apprennent dans l'éducation japonaise. Ils apprennent le rôma-ji appelé kunrei, qui est plus grammatical, voire plus scientifique que Hepburn. Le rôma-ji Hepburn n'est que la transcription qu'on utilise par pure convention, malheureusement adoptée par le ministère des affaires étrangères pour le passeport. Il est vrai que le rôma-ji Hepburn soit largement utilisé également dans le domaine de la cartographie, mais tout cela ne veut pas dire que c'est une bonne méthode de transcription. La transcription kunrei, bien meilleure que Hepburn, et mieux appropriée à l'apprentissage du japonais, n'a pas d'irrégularités comme ch, sh, ts, f, j.
    Ce système de transcription appelé Hepburn est marqué par le temps en plus. Même comme une transcription phonétique, il a désormais des défauts. Il ne faut pas s'étonner si les Japonais ne prononcent pas le f quand ils prononcent le nom du Mont Fuji (Huzi, selon la transcription kunrei). A l'époque de Hepburn, les Japonais prononçaient encore le f avant la voyelle u, mais la consonne a dorénavant disparu. Le f s'est graduellement transformé en h, et Hepburn assistait à la période de transition. Cette lettre f n'a plus aucune raison, sinon historique, de se trouver dans la transcription de la langue japonaise. (Les phonéticiens ne seraient peut-être pas d'accord avec moi.)
    On aurait dû transcrire cette consonne plutôt par le ph que par le f, car ce n'était pas une consonne labio-dentaire mais labiale. Le son s'est transformé du p au h, en passant par le f (ph). Si la prononciation du hiragana ば est ba, c'est que は était pa à l'origine. On a dû réinventer ぱ (pa), parce que la consonne p a été perdue à cause de ce changement. Il est normal que cette consonne est rare dans la langue japonaise, puisqu'elle a disparu une fois.
    Je ne dis pas non plus que le rôma-ji kunrei soit la transcription correcte. La transcription correcte du japonais n'existe pas, tout comme pour l'arabe et le russe. Il n'y a aucune raison que les francophones respectent la méthode Hepburn, inventée par un missionnaire anglais. C'est franchement ridicule pour moi. Pour éviter la tragédie du mot kamikaze, il faut au moins que les francophones modifient ce maudit rôma-ji. Si vous écrivez Pouchkine en pensant au grand écrivain russe Pushkin, vous avez raison de préférer le souchi au sushi (le mot est susi selon le rôma-ji kunrei). L'absurdité apparente de cette phrase est bien voulue. C'est un non-sens de dire que l'écrivain russe s'appelle Pushkin, mais pas Pouchkine, tandis que son vrai nom est écrit en lettres cyrilliques. Pour la transcription des mots japonais, c'est pareil. Si vous croyez vraiment que la transcription gaijin est plus correcte que gaïdjin, vous acceptez tout simplement la suprématie anglo-saxonne. La méthode kunrei, que les écoliers apprennent aux écoles élémentaires, veut que ce mot soit transcrit comme gaizin. Pourquoi préférer la transcription anglo-saxonne à la politique d'éducation japonaise ?
    Il y a une vingtaine de systèmes de rôma-ji, et les tentatives d'amélioration ne sont pas rares. Dire que la transcription Hepburn est le rôma-ji correct est très loin de la réalité, et c'est tout simplement un grand mépris pour les gens qui font leurs efforts pour trouver une meilleure méthode de transcription. La réalité est qu'il n'y a que les gaijin qui respectent bien le système Hepburn! Vous pouvez toujours utiliser le rôma-ji Hepburn, mais il faut que vous sachiez que ce n'est qu'une convention. Si vous ne l'aimez pas, vous pouvez inventer un système français pour la transcription. À mon avis, il le faut. Qu'est-ce que vous attendez ?

** On pourrait dire que la région du Tôhoku (“Nord-Est”) restait une région plus ou moins insoumise jusqu'à la fin du seizième siècle. Hidéyoshi, qui a été nommé “grand shôgun vainqueur des barbares” après cent ans de guerre civile, se vante d'avoir conquis cette région dans une lettre. Ce qui attire notre attention dans cet écrit est le nom qu'il utilise pour désigner le Nord-Est. Il parle de Hinomoto [“Finomoto” à l'époque], qui veut dire “Là où se lève le soleil”. Ce mot est bien la lecture kun-yomi des kanji 日本 (Nihon [Nifon] ou Nippon), le nom du pays. Si vous réfléchissez bien un moment, vous pouvez facilement imaginer que le nom “Soleil Levant” ne peut être l'appellation inventée par un Japonais vivant au Japon. Effectivement, le soleil se lève dans la direction du Japon, si on se trouve en Chine. Mais pour les Japonais, le soleil se lève dans l'océan pacifique... Ainsi peut-on penser qu'à l'époque de Hidéyoshi, le mot Nihon [Nifon] ou Nippon était loin d'être utilisé comme le nom du pays, et le Soleil Levant désignait justement la région du Nord-Est pour quelqu'un comme Hidéyoshi, un homme inculte de l'Ouest du Japon. Je crois que, s'il avait eu de la culture chinoise, il n'aurait pas utilisé le mot Hinomoto (“Là où se lève le soleil”) pour désigner la région du Nord-Est.
    (Il y a des gens qui prétendent que la prononciation Nippon est plus correcte que Nihon, parce que celle-là est plus ancienne que celle-ci. Je ne comprends pas bien la logique. Dans ce cas-là, vaut-il mieux parler l'ancien japonais que le japonais moderne ? À mon avis, Nippon est tout simplement une appellation plus patriotique que Nihon.)

*** Voici le poème complet.

春望

國破山河在 
城春草木深 
感時花灌涙 
恨別鳥驚心 
烽火連三月 
家書抵萬金 
白頭掻更短 
渾欲不勝簪 

**** Les annotations des lettres chinoises sont toujours en katakana. On ne doit pas oublier que c'était l'emploi principal des katakana. Si vous croyez que les katakana ne sont pas importants dans l'apprentissage de la langue japonaise, c'est que vous ignorez l'importance des lettres chinoises dans la civilisation japonaise.


lundi 29 décembre 2008

Papillon, mon compagnon de route

 Une lectrice a trouvé un haïku de Masaoka Shiki, traduit en français, et m'a demandé si je ne connaissais pas la version originale. La traduction est comme ceci:
Au papillon je propose
D'être mon compagnon
De voyage.
 C'était facile de trouver le haïku original. Vous pouvez lire tous les haïkus de Shiki dont le sujet est le papillon sur ce site (japonais).
道づれは胡蝶をたのむ旅路哉 Michizuré-wa kochô-o tanomu tabiji-kana
 L'histoire peut finir là, mais je m'arrête pour réfléchir un peu sur la traduction. Elle n'est pas forcément incorrecte, mais insuffisante à mes yeux.
 Je pourrais modifier la version originale, pour qu'elle corresponde à cette traduction française.
道づれを胡蝶にたのむ旅路哉 Micizuré-o kochô-ni tanomu tabiji-kana
 Dans ce cas-là, ce petit poème veut dire "Ah! Mon voyage qui demande au papillon d'être mon compagnon". Mais cela ne peut être un haïku de Shiki. Les deux particules を (-o) et に (-ni) sont des enclitiques qui montrent le cas grammatical, et il n'y a aucune ambiguïté syntaxique. Le mode du verbe tanomu (demander) est l'adjectif verbal dans cette version modifiée, relié au nom tabiji (itinéraire).
 La similitude de l'indicatif et l'adjectif verbal ne pose généralement pas de problèmes d'interprétation. Si le verbe se situe immédiatement devant un nom, c'est l'adjectif verbal (走る男 hashiru otoko, l'homme qui court). S'il se trouve à la fin de la phrase, il s'agit de l'indicatif (男は走る otoko-wa hashiru, l'homme court).
 Mais pour ce haïku de Shiki, tanomu, qui se situe devant un substantif, ne peut être l'adjectif verbal. Cela constituerait une phrase absurde.
道づれは 胡蝶をたのむ旅路哉 Mon compagnon de route, c'est mon itinéraire qui demande le papillon.
 Le compagnon de route de Shiki ne peut être son itinéraire lui-même, mais le papillon. Par conséquent, il faut penser que le verbe tanomu est l'indicatif, est qu'il y a une césure nette après ce mot.
道づれは胡蝶をたのむ 旅路哉 Je me fie au papillon, mon compagnon de route. C'est mon voyage.
 L'acception moderne de ce verbe est "demander, proposer", mais je crois qu'on doit le comprendre dans le sens un peu ancien "se fier, suivre" (たよる tayoru en japonais moderne). On peut supposer une omission avant tabiji-kana, qui puisse relier la rupture.
 Et le génie de Shiki consiste bien dans cette ambiguïté syntaxique. Si on prenait le verbe tanomu comme l'adjectif verbal, le haïku ne voudrait rien dire, mais c'est ce que le lecteur ordinaire fait sans trop réfléchir à la syntaxe. Il ne s'aperçoit pas qu'il y a une césure après tanomu, et cette équivoque met en relief l'emploi du mot poétique kochô (papillon), qui est lié au rêve dans l'imaginaire populaire. 胡蝶の夢 kochô-no yumé, "le rêve du papillon" est l'histoire très connue de Zhuang Zi. (Je considère ici le verbe tanomu comme l'indicatif. C'est mon hypothèse, qui ne serait pas crédible par hasard.)
 Cependant, on peut croire que c'est un haïku d'un seul trait, sans aucune césure. Vous pouvez ajouter に (-ni) avant -wa pour clarifier le sens.
道づれ(に)は胡蝶をたのむ旅路哉
 Dans ce cas-là, l'adjectif verbal est possible à nouveau, mais j'ai l'impression que ce serait assez maladroit comme une composition de haïku. Je préfère garder l'équivoque de -wa, qui provoquerait une sorte d'anacoluthe, si le verbe était considéré comme l'adjectif verbal.
 J'ai bien dit que la traduction proposée n'était pas forcément incorrecte. C'est que le traducteur peut bien prendre la liberté afin que la traduction soit naturelle. De toute façon, la différence sémantique n'est pas trop sensible.

mardi 11 mars 2008

Ce ne sont pas des haïkus

D'abord, je cite un exemple de haïku libre d'Ozaki Hôsaï (1885-1926).
咳をしてもひとり

Même si je tousse, je suis seul.

Séki-o shi-té-mo hitori. (9 syllabes)
Hôsaï était un alcoolo solitaire qui souffrait de tuberculose.
Emu par ce haïku, Tanéda Santôka (1882-1940), l'autre représentant de ce courant du haïku libre, répliqua à Hôsaï.
からすないて私もひとり

Corbeau croasse et moi aussi, je suis seul.

Karasu naï-té watashi-mo hitori. (13 syllabes)
Le premier est beaucoup mieux que le second sans conteste, mais cela ne veut pas forcément dire que Hôsaï soit un meilleur poète que Santôka, poète vagabond, beaucoup plus ouvert que Hôsaï, ermite à la fin de sa vie.

La poésie japonaise a connu un renouveau moderniste presque en même temps que ces deux haïjin (poète de haïku). Même si la poésie moderniste ressemble au haïku, il faut que vous compreniez qu'elle soit indépendante du renouveau du haïku, mouvement solitaire qui n'a pas eu de portée culturelle auprès des poètes contemporains. Par contre, ce modernisme japonais était une réponse de l'Extrême-Orient aux poètes occidentaux comme les futuristes et les imagistes.
Le poème moderniste le plus connu est d'Anzaï Fuyué (1898-1965).
春 Le printemps
Haru

てふてふが一匹韃靼海峡を渡っていつた。

Un papillon traversait le détroit de Tartarie.

Chôchô-ga ip-piki Dattan-kaïkyô-o watat-té it-ta.
La grande différence avec le haïku est que la poésie moderniste a un titre, "Le printemps" pour celle-ci. Le détroit de Tartarie se situe entre l'île de Sakhaline et le continent.
Kitagawa Fuyuhiko (1900-1990), ami d'Anzaï, était doué pour ce genre de poèmes courts. Ces deux habitaient la Chine à l'époque. Je cite son poème le plus connu.
馬 Le Cheval
Uma

軍港を内蔵している。

Contient le port militaire.

Gunkô-o naïzô-shi-té-iru.
Ce poème énigmatique a suscité beaucoup de discussions, mais il ne s'agit pas de métaphore ici. Le poète se trouvait sur la colline au bord de la mer, et il contemplait le port militaire. Là, un cheval apparut, et il entrava sa vue.
Takahashi Shinkichi (1901-1987) fut le premier poète dadaïste au Japon. C'est le seul poète au monde qui ait pratiqué le dadaïsme bouddhique autant que je connaisse.
るす L'absence
Rusu

留守と言へ
ここには誰も居らぬと言へ
五億年経つたら帰つて来る

Dis qu'on est absent
Dis qu'il n'y a personne ici
Je reviendrai dans cinq cent millions d'années.

Rusu-to ié / Koko-ni-wa daré-mo ora-nu-to ié / Go-oku-nen tat-tara kaét-té kuru
Je cite le poète de ma ville Takagi Kyôzô (1903-1987) pour finir. Takagi sensei commença à écrire des poèmes sous l'influence du modernisme, mais il s'est fait connaître par Marmelo (Coing), le premier recueil de poèmes écrits en patois.
百姓 Le paysan
Hyakushô

吾の鼻穴がら
蝗コアはねだでばせ

Tu vois,
La sauterelle est sortie de ma narine.

Wa-no hanaana-gara / Torabo-koa hané-da débasé
L'oeuvre de Takagi continue à inspirer les poètes des provinces japonaises qui souffrent toujours de la centralisation excessive.

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mardi 4 mars 2008

Fleurs de colza

Le poète de haïku le plus connu est sans conteste Matsuo Bashô (1644-1694), mais on a le droit de lui préférer un autre haïjin. Par exemple, Hagiwara Sakutarô (1886-1942), le poète japonais qui a innové la poésie contemporaine, injustement méconnu en France (en tout cas, quel poète japonais contemporain est connu en France?), n'a apprécié que Yosa Buson (1716-1784) comme un poète de haïku.
Contrairement à Bashô qui avait une grande notoriété déjà dans sa vie, Buson était considéré comme un haïjin de second rang jusqu'à ce qu'il ait été redécouvert par Masaoka Shiki (1867-1902). Selon Sakutarô, les haïkus de Buson font penser à la peinture occidentale pleine de couleurs vives, alors que ceux de Bashô sont d'encre de chine. Comment qualifie-t-on généralement les haïkus de Buson? Sakutarô fait le bilan.

  1. Les haïkus de Buson sont réalistes et impressionistes à la fois.
  2. Buson est plus technique que Bashô inspiré.
  3. Bashô est un poète de la vie, alors que Buson est un poète du paysage.
  4. Bashô est un haïjin subjectif, alors que Buson est un haïjin objectif.
Sakutarô est d'accord avec cette analyse, mais il réfute le point de vue que Buson est inférieur à Bashô à cause du manque de profondeur humaine.
Pour ma part, je vais tenter l'analyse phonétique d'un haïku de Buson, comme j'ai déjà fait avec le haïku de Shiki sur le kaki du temple Hôryûji.
Fleurs de colza. La lune est à l'est, le soleil à l'ouest.
菜の花や 月は東に 日は西に
Nanohana-ya tsuki-wa higashi-ni hi-wa nishi-ni
Nanohana (fleurs de colza); ya (particule de césure qui montre l'émotion: ah!); tsuki (la lune); wa (particule pour l'opposition dans ce cas); higashi (l'est); ni (particule du locatif); hi (le soleil); nishi (l'ouest).
On imagine la scène ainsi. Le poète se promène dans la campagne un peu montagnarde. Mais un champ vaste de colza appraît soudain devant ses yeux. L'heure est crépuscule. Il regarde la lune et puis le soleil couchant. On doit imaginer le mouvement de son regard. Une sorte de travelling: un peu en bas juste devant ses yeux, un peu en haut et à droite, et puis à gauche. La couleur dominante est le jaune assombri par le crépuscule.
Buson commence ce haïku par la voyelle claire a: nanohanaya. 4 sur 5 voyelles sont le a. Cette voyelle évoque la lumière restante, douce et printanière. Mais la répartition des voyelles des sept syllabes prochaines est ainsi: 2 a, 4 i et 1 u. La voyelle i croissante annonce le coucher du soleil. Cette voyelle sombre occupe 4 syllabes sur 5 pour la troisième partie.
Ainsi, ce haïku décrit-il phonétiquement la gradation du coucher du soleil et sa couleur changeante.

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samedi 5 janvier 2008

Explication d'un haïku

柿食へば鐘が鳴るなり法隆寺

子規

Le haïku de Masaoka Shiki (1867-1902) "Kaki kué-ba, kané-ga naru-nari. Hôryûji" est considéré comme l'aboutissement du haïku moderne. La traduction en français est ainsi: "Croquant un kaki, la cloche résonne - Hôryûji." Pourquoi ce court poème est-il la perfection de ce genre littéraire? J'ai jeté un oeil à un blog en anglais qui énumère les traductions de ce haïku, mais la discussion est carrément hors sujet, car ils ne mettent en cause que la sémantique, mais non pas la phonétique qui est normalement des plus important de la poésie, surtout quand elle est courte. Pour moi, il s'agit de faire apprécier l'essence de ce haïku. Je ne proposerai pas une meilleure traduction. Je vous conseille de recopier le haïku pour suivre mon argument.
D'abord, je donne les sens de ces mots. Kaki - le kaki (fruit); kué - le mode "parfait" du verbe kuu (manger); ba - particule pour la conséquence; kané - la cloche; ga - particule pour le cas sujet; naru - le mode indicatif du verbe naru (sonner); nari - "verbe auxiliaire" (particule en tant que fonction grammaticale) qui montre l'émotion (Ah!); Hôryûji - le temple le plus ancien et le plus représentatif de la ville de Nara, la capitale du huitième siècle qui a connu la floraison des architectures bouddhiques. (La voyelle u du japonais se situe quelque part entre u, ou, eu, e français.) Le mode "parfait" a désormais disparu de la langue japonaise, et il doit être traduit comme "dès que" par exemple. Il ne faut pas le confondre avec la forme moderne de l'hypothétique "si". Une traduction littérale de ce haïku peut être donc : "Dès que j'ai mangé un kaki, ah, la cloche sonne au temple Hôryûji.
Il n'est pas si difficile d'apprécier ce chef-d'oeuvre, même si vous ne parlez pas japonais. Ce haïku commence par la succession de la consonne k: kakiku. Ce son dur veut suggérer que le fruit n'est pas encore mûr, par l'ajout d'un autre k après le nom du fruit. Et le passage de la voyelle a jusqu'au u en passant par le i, montre le mouvement de la bouche qui "croque" le kaki. Pour ceux qui ne connaissent que le kaki dégoulinant, le verbe peut être étonnant, mais je pense que ce mot français a bien sa place dans cette traduction, alors que le verbe japonais kuu n'est qu'un verbe neutre pour "manger" en vérité.
Après la consonne b qui montre la fermeture momentanée de la bouche, le poète va donner un coup de dent encore une fois. Mais cette consonne k du mot kaki passe immédiatement au même son k de la cloche kané. C'est désormais cette résonnance métallique qui attire l'attention du haïjin (poète de haïku). La consonne n qui apparaît dans ce mot kané est repris par le prochain mot naru-nari. Dès le premier son de la cloche, Shiki regarde la cloche qui se trouve loin de lui. (Il ne faut pas oublier non plus que la consonne g qui ne se trouve pas au début du mot est nasale en japonais, comme le mot sing en anglais. Elle est assez proche du n.)
Cette fois-ci, je voudrais que vous imaginiez le bonze dans votre tête. Il porte une longue corde dans ses mains, pour donner des coups de marteau de bois à la vieille cloche. Il tire le marteau vers son arrière, et la corde dessine une grande courbe. Ce mouvement lent est évoqué par l'alternance des consonnes linguales et liquides, n et r de naru-nari. Shiki aurait bien pu répéter le verbe naru (kané-ga naru naru), mais le haïku serait complètement banal dans cas : la cloche sonne, sonneeee...
Maintenant, le poète écoute attentivement le son traînant de la cloche. Toutes les deux voyelles o et u dans le nom du temple Hôryûji sont longues, et elles sont comptées respectivement pour deux syllabes. Donc le mot Hôryûji a bien cinq syllabes (2-2-1). La voyelle courte i, guère prononcée, finit ce poème sans trop gâter le lecteur avec la voyelle longue.
Ce haïku est déjà étonnant avec cette phonétique, mais ce n'est pas tout. Les Japonais localisent facilement Hôryûji dans la ville de Nara, mais ce nom n'est pas indiqué dans ce haïku en apparence. Mais le mot naru-nari répète la sonorité du nom de l'ancienne capitale.
Et puis, ceux qui connaissent ce que c'est que le haïku doivent savoir que ce poème doit évoquer une saison. Le mot kaki n'est pas mûr ici. Cela veut dire que c'est le début d'automne, où il fait toujours chaud à Nara qui se trouve dans une cuvette (la ville se trouve loin de la mer, et Nara est également le nom du bassin). Et Shiki, connu pour ses proses sur le bienfait des fruits pour la santé, désaltère sa soif avec le kaki dur qui n'est pas encore sucré.
Shiki (c'est son nom de haïjin, tandis que Masaoka est son nom de famille), qui était le meilleur ami de Soséki, a perfectionné le haïku moderne. Il a voulu "croquer" la nature avec ce court poème, sans l'altérer avec la subjectivité. N'étant pas poète, je l'apprécie surtout comme un écrivain du journal intime, dont la précision et la simplicité sont exceptionnelles dans le paysage de la littérature japonaise. C'est dommage qu'on ne traduise pas ses proses en français.

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