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lundi 29 décembre 2008

Papillon, mon compagnon de route

 Une lectrice a trouvé un haïku de Masaoka Shiki, traduit en français, et m'a demandé si je ne connaissais pas la version originale. La traduction est comme ceci:
Au papillon je propose
D'être mon compagnon
De voyage.
 C'était facile de trouver le haïku original. Vous pouvez lire tous les haïkus de Shiki dont le sujet est le papillon sur ce site (japonais).
道づれは胡蝶をたのむ旅路哉 Michizuré-wa kochô-o tanomu tabiji-kana
 L'histoire peut finir là, mais je m'arrête pour réfléchir un peu sur la traduction. Elle n'est pas forcément incorrecte, mais insuffisante à mes yeux.
 Je pourrais modifier la version originale, pour qu'elle corresponde à cette traduction française.
道づれを胡蝶にたのむ旅路哉 Micizuré-o kochô-ni tanomu tabiji-kana
 Dans ce cas-là, ce petit poème veut dire "Ah! Mon voyage qui demande au papillon d'être mon compagnon". Mais cela ne peut être un haïku de Shiki. Les deux particules を (-o) et に (-ni) sont des enclitiques qui montrent le cas grammatical, et il n'y a aucune ambiguïté syntaxique. Le mode du verbe tanomu (demander) est l'adjectif verbal dans cette version modifiée, relié au nom tabiji (itinéraire).
 La similitude de l'indicatif et l'adjectif verbal ne pose généralement pas de problèmes d'interprétation. Si le verbe se situe immédiatement devant un nom, c'est l'adjectif verbal (走る男 hashiru otoko, l'homme qui court). S'il se trouve à la fin de la phrase, il s'agit de l'indicatif (男は走る otoko-wa hashiru, l'homme court).
 Mais pour ce haïku de Shiki, tanomu, qui se situe devant un substantif, ne peut être l'adjectif verbal. Cela constituerait une phrase absurde.
道づれは 胡蝶をたのむ旅路哉 Mon compagnon de route, c'est mon itinéraire qui demande le papillon.
 Le compagnon de route de Shiki ne peut être son itinéraire lui-même, mais le papillon. Par conséquent, il faut penser que le verbe tanomu est l'indicatif, est qu'il y a une césure nette après ce mot.
道づれは胡蝶をたのむ 旅路哉 Je me fie au papillon, mon compagnon de route. C'est mon voyage.
 L'acception moderne de ce verbe est "demander, proposer", mais je crois qu'on doit le comprendre dans le sens un peu ancien "se fier, suivre" (たよる tayoru en japonais moderne). On peut supposer une omission avant tabiji-kana, qui puisse relier la rupture.
 Et le génie de Shiki consiste bien dans cette ambiguïté syntaxique. Si on prenait le verbe tanomu comme l'adjectif verbal, le haïku ne voudrait rien dire, mais c'est ce que le lecteur ordinaire fait sans trop réfléchir à la syntaxe. Il ne s'aperçoit pas qu'il y a une césure après tanomu, et cette équivoque met en relief l'emploi du mot poétique kochô (papillon), qui est lié au rêve dans l'imaginaire populaire. 胡蝶の夢 kochô-no yumé, "le rêve du papillon" est l'histoire très connue de Zhuang Zi. (Je considère ici le verbe tanomu comme l'indicatif. C'est mon hypothèse, qui ne serait pas crédible par hasard.)
 Cependant, on peut croire que c'est un haïku d'un seul trait, sans aucune césure. Vous pouvez ajouter に (-ni) avant -wa pour clarifier le sens.
道づれ(に)は胡蝶をたのむ旅路哉
 Dans ce cas-là, l'adjectif verbal est possible à nouveau, mais j'ai l'impression que ce serait assez maladroit comme une composition de haïku. Je préfère garder l'équivoque de -wa, qui provoquerait une sorte d'anacoluthe, si le verbe était considéré comme l'adjectif verbal.
 J'ai bien dit que la traduction proposée n'était pas forcément incorrecte. C'est que le traducteur peut bien prendre la liberté afin que la traduction soit naturelle. De toute façon, la différence sémantique n'est pas trop sensible.

mardi 11 novembre 2008

Deux poèmes de HAGIWARA Sakutarô

Visage malade au fond de la terre

Au fond de la terre surgit un visage,
Un visage d'un malade solitaire.

Dans les ténèbres au fond de la terre,
Doucement poussent les tiges d'herbes,
Apparaissent les nids de rats,
Se mettent à trembler les cheveux innombrables,
Qui s'y mêlent,
Poussent les racines fines des bambous verts,
Elles poussent,
Et elles paraissent bien funestes,
Comme si elles fumaient,
Vraiment bien funestes.

Dans les ténèbres au fond de la terre,
Surgit un visage d'un malade solitaire.

De Hurler à la lune (1917)


(Je désire aller en France)

Je désire aller en France,
Mais la France est trop loin.
Du moins prendrai-je ma nouvelle veste,
Et partirai en voyage sans destination.
Tout seul, je penserai aux jolies choses
M'appuyant à la fenêtre bleue
Quand le train passe dans la montagne.
A l'aube du mois de mai,
Comme veut le cœur où poussent les jeunes herbes.

Du Recueil des morceaux au cœur simple (1925)


HAGIWARA Sakutarô (1886-1942) est un poète japonais, généralement considéré comme l'innovateur de la poésie japonaise moderne. Son premier recueil de poèmes Hurler à la lune (1917) a été mis en indexe à cause de son immoralisme. Son poème sans titre qui commence par les mots "Je désire aller en France" reste fortement gravé dans la mémoire et l'inconscient de tous les Japonais francophiles.

lundi 20 octobre 2008

Pouapoua au style du roman de confession (poème de SUZUKI Shirôyasu)

 Ce poème peut heurter la sensibilité des lecteurs non avertis ;-p
 C’est un poème avec les notes. Les notes originales sont au chiffre arabe, et les notes du traducteur sont au chiffre romain.

Pouapoua au style du roman de confession (i)

Une jeune fille de quinze ans est Pouapoua.
Nymphes au rose pur.
Lorsque je me sentais prêt à pénétrer dans la grande cathédrale où s’envolait l’espoir,
Regardez, il y a une fille superbe devant Kumahei, le magasin des pompes [1] (ii).
Tiens, c’était vous, Madame ?
Pour les rapports entre Pouapoua, son père et moi,
Des cailloux étaient tombés quand je marchais dans la rue en jouant deux personnages.
Ce sont des ennemis.
Le journal de ce matin disait qu’il n’y aurait pas de paix si on ne massacrait pas tous les ennemis.
Ça, c’est la vérité du Vietnam.
Cinq photos.
C’est le destin historique.
Cinq photos.
La luette se pique.
À force de dire une telle chose, cela obtiendra des effets de réaction.
Passe par la sortie de secours du bus Hiroden [2].
C’est un art poétique qui purifie le sang.
Ce sont les nymphes au rose pur.
Une autre Pouapoua vient vers moi.
Encore une autre Pouapoua vient vers moi.
Enfin Pouapoua vient vers moi.
Je suis enveloppé des aurores boréales.
J’éjacule rose pur.
Pouapoua, ne t’en va pas, mon ange.
Pourtant, le professeur m’amena au British Museum en saisissant mon bras [3].
Une Japonaise rousse se trouve à ce coin, on voit ses deux cuisses derrière sa robe transparente.
C’est une pucelle.
Non, elle n’est pas pucelle.
Alors, on va parier.
Je n’aime pas particulièrement les vierges, mais je ne les déteste pas non plus. [4]
Pouapoua qui s’en va a peur de son père, tu sais.
C’est un pénis.
On dit que le papa a frappé et que le piano lui a coûté 180.000 yens.
Et cependant, la pucelle a été violée par son père, enveloppé par la langue d’une non vierge, c’est un dimanche de travail d’un pénis enveloppé de bacon.
Tiens, c’était vous, Madame ?
Vous ne trouvez pas que le trou dans le mur est grand ?
(M’avez-vous vu me masturber ?)
Monsieur Fin Tang Fat (iii) a dit que les Etats-Unis étaient lâches [5].
Ça nous touche, n’est-ce pas ?
Réunissez-vous donc, photographes de tout le pays !
Maintenant, prenez la photo de Sa Majesté Impériale et la princesse Michiko
De tous les angles et de toutes les dates possibles [6] (iv).
Le petit saillant au rose pur qui sera exposé ainsi.
Je me promenais avec Pouapoua,
Mais je l’ai rencontrée.
Tiens, c’était vous, Madame ?
Ce sont les nymphes blanchis.
Coq, cascade, une cascade immense qui s’envole en battant ses ailes [7].
Les habitants d’Hiroshima qui n’ont cessé de vivre durant non moins de vingt ans.
Moi qui veux quitter Hiroshima pour Tokyo le plus tôt possible (v).
Je suis gênée, moi, car, tu sais, tiens,
C’est le début des grandes soldes de pantalons au magasin de vêtements [8].
Lorsque je marchais dans la rue en haut en grande hâte presque en me précipitant,
Pouapoua au rose pur de quinze ans vient vers moi en courant.
J’ai bandé soudain et

[1] Le 3 juillet 1965, j’ai vu que l’indication « Rue de l’Amour » qui était marquée il y a deux ans sur le mur de sécurité de la promenade au carrefour de Tôkamachi dans la ville d’Hiroshima avait changé en « Kumahei, le magasin des pompes ».
[2] Le bus qui circule dans la ville d’Hiroshima. Autrement appelé le bus bleu.
[3] De Monsieur le Voleur, téléfilm étranger diffusé à vingt heures le 3 juillet à Hiroshima Television.
[4] D’une lettre privée de Monsieur TODA Keita, datée du 24 juin.
[5] Le journal Maïnichi Shinbun a inséré l’interview du vice-président du Vietcong par Monsieur OKAMURA Akihiko, le 3 juillet.
[6] J’ai travaillé sur l’exposition de l’empereur « Crabes de la baie de Sagami » à Maruzen Hiroshima (vi) le 3 juillet.
[7] A force de m’ennuyer en regardant Voyage attendant les fiançailles, téléfilm diffusé à 19 heures 30 à NHK Television le 3 juillet.
[8] J’ai acheté un pantalon de 550 yens à ces soldes.

Poème de SUZUKI Shirôyasu, poète né en 1935.

(i) Shishôsétsu (roman de confession) est un genre particulier à la littérature japonaise du vingtième siècle. C’est un genre bâtard né sous l’influence d’Emile Zola, importé par SHIMAZAKI Tôson. Tôson est le romancier le plus influent de la première moitié du vingtième siècle, curieusement négligé par les traducteurs français, ainsi que SHIGA Naoya, le maître du genre shishôsétsu. Si Zola voulait analyser la physiologie de la société, Shiga et ses épigones se contentaient de décrire leur vie intérieure. C’était bien le premier courant des romans japonais de la première moitié du siècle précédent. Même si le temps a changé dorénavant, ce genre était encore le modèle à suivre pour beaucoup de romanciers japonais jusqu’aux années 1970. Et maintenant, les gens soi-disant de bon goût littéraire se moquent du shishôsétsu sans le lire. Quelle injustice dans tout cela ! (On a probablement le droit d'imaginer que Suzuki était fâché de l'hypocrisie de ces romanciers qui ne faisaient que des confessions mille fois plus pudiques que Jean-Jacques Rousseau.)
(ii) Suzuki écrivait des poèmes pleins d’anacoluthes (ruptures de continuité. Ce mot n’est même pas trop intéressant pour le Scrabble ;-p).
(iii) Je ne suis pas sûr de l’orthographe.
(iv) Jusqu’en 1945, l’empereur n’avait officiellement pas d’image. La princesse Michiko est l’impératrice actuelle du Japon. Elle était idolâtrée comme une star à l’époque.
(v) Suzuki Shirôyasu est un homme de Tokyo qui travaillait à NHK Hiroshima.
(vi) Maruzen est une des librairies les plus connues du Japon. L’empereur appelé Hirohito était océanologue. (Les communistes japonais aiment appeler l’empereur par son nom de naissance. C’est très marrant que les Français adoptent les manières rouges. C’est bien français.)

 La série de poèmes sur la jeune fille Pouapoua, prostituée vierge éternelle, qui a étonné les amateurs de la poésie par sa vulgarité qui n’avait rien de poétique à leurs yeux, a été publiée dans le recueil de poèmes Concubinage en canette ou Fuite vers le piège (1967). Le titre est fondé sur un jeu de mots gratuit avec les homonymes kansei (en canette et piège). (Je n’y avais jamais pensé, mais je viens de me rendre compte que le mot kansei veut dire perfection également. Un double sens éventuel pourrait être la fuite vers une perfection.) Suzuki lui-même explique que la jeune fille Pouapoua, la prostituée vierge avec son hymen renaissant, est la métaphore de la poésie.
 Peut-être ses poèmes de l’époque ont-ils mal vieilli, mais ils restent un témoignage curieux du Japon des années 1960 qui se voulait subversif. Je crois que cette distanciation froide et ironique des Japonais obsédés sexuels, qu’on est obligé de qualifier de « poétique » malgré tout, garde toujours un certain charme.

samedi 11 octobre 2008

Rapport de l'officier (poème de MIYAZAWA Kenji)

On a crié au feu tout à l'heure, mais c'était un arc-en-ciel.
Il se tend depuis une heure avec dignité.

vendredi 26 septembre 2008

Printemps et Asura (Poème de MIYAZAWA Kenji)

Printemps et Asura (Croquis modifié du cœur)

Les sarments d'akébie embrassent le nuage,
Partant de l'acier gris de l'image psychologique.
Buissons de roses sauvages et marais de terre pourrie.
Figures complaisantes, partout et partout.
(Instant où les éclats d'ambre pleuvent
plus fréquemment que la symphonie de midi.)
Amertume puis bleu de colère.
Je suis un asura
Qui parcourt le fond lumineux de l'atmosphère au mois d'avril,
Crachant et grinçant des dents.
(Le paysage s'ébranle en pleurs.)
En limitant la vue au nuage qui se brise,
 Le vent au verre sacré va et vient
  Sur la mer céleste pure et transparente.
   Cyprès, une ligne printanière.
    Tout noirs, ils aspirent l'éther,
     Et la cime enneigée de la montagne sacrée brille
      Du rang de leurs pieds sombres mais...
      (Brume de chaleur en vagues et polarisation blanche.)
      Les vocables authentiques se perdent,
     Les nuages se déchirent et volent en l'air.
    Ah! je suis un asura
   Qui parcourt le fond du mois d'avril qui brille,
  Grinçant des dents et brûlant.
   (Le nuage de quartz flotte,
   Mais où chante cet oiseau de printemps?)
  Quand le soleil s'assombrit bleu,
   Les asura retentissent dans le bois,
    Un bloc d'arbres noirs pousse
     De la coupe céleste qui tombe dans un vertige,
      Dont les branches se ramifient tristes,
     Et un corbeau qui s'envole
    De la cime de la forêt évanouie
   Voltigeant à tout le paysage dédoublé.
    (Moment où l'atmosphère se purifie de plus en plus,
    et que les cyprès s'élèvent vers le ciel en silence.)
Objet qui parvient à travers l'or de l'herbe.
Objet qui porte la figure humaine sans difficulté.
Ce paysan qui me regarde en manteau de paille,
Me voit-il vraiment?
Dans la profondeur de la mer de l'atmosphère aveuglante
(La tristesse est profondément bleue)
Les cyprès s'ébranlent en silence,
Et l'oiseau entaille le ciel bleu
(Les vocables authentiques ne se trouvent pas ici,
Les larmes d'asura tombent sur terre.)

Si je soupire au ciel à nouveau,
Mes poumons se rétrécissent blancs,
(Que ce corps se brise en morceaux de ciel!)
La cime du gingko brille encore.
Les cyprès se noircissent de plus en plus,
Et pleuvent les étincelles de nuage.


*****
Ma traduction n'est pas terrible. Il faut que quelqu'un le retraduise.

mardi 23 septembre 2008

Préface (poème de MIYAZAWA Kenji)

Préface au recueil de poèmes Printemps et Asura

Le phénomène que moi est
Un éclairage bleu
De l'ampoule hypothétique à la communication organique.
(Unité complexe de tous les fantômes transparents.)
Un éclairage bleu
De l'ampoule à la communication causale
Qui ne cesse de luire bien sûrement
Tout en clignotant à chaque instant.
(La lumière est maintenue, dont l'ampoule est perdue.)

Ceux-ci sont des croquis de l'image psychologique
Tels que chaque maillon de l'alternance du clair-obscur
Maintenue jusqu'ici
Dans l'enchaînement du papier et de l'encre minéral
De la direction qui correspond au passé
Pendant vingt-deux mois.
Hommes, galaxies, asura et oursins sur ce sujet
Réfléchissent respectivement à la nouvelle théorie essentielle
Tout en mangeant les poussières cosmiques ou en aspirant l'air et l'eau salée,
Mais au fond, tout cela est une image au cœur.
Enfin en tout cas, ces paysages inscrits
Sont des paysages tels qu'ils ont été enregistrés,
Et s'ils étaient le néant, le néant lui-même est comme on le voit,
Il devrait être commun à tous à un certain degré.
(Parce que, comme toutes les choses correspondent à toutes les choses en moi,
Elles correspondent à toutes les choses qui sont en chacun.)
Cependant, il est possible comme une tendance
Que l'imprimeur et moi ne sentions aucun changement,
Bien que ces mots censés être authentiques,
Transcris dans l'accumulation de ces temps immenses et éclairés
De l'holocène récent
Altèrent déjà la structure et le caractère
Pendant le clignotement égal au moindre instant au plus
(Ou bien à un milliard d'années d'Asura).
Peut-être les choses comme documents, histoire ou géographie
Ne sont-elles que ce que nous croyons
Avec toutes ces différentes données
(Sous la restriction spatio-temporelle de causalité)
Tout comme nous sentons nos propres organes
Et que nous croyons aux paysages et aux personnages à la longue.
Probablement dans à peu près deux mille ans d'ici,
La géologie différente adaptée à l'époque sera appliquée,
Les preuves correspondantes à la théorie réapparaîtront également du passé l'une après l'autre,
Ils croiront par hasard qu'il y a deux mille ans
Les paons sans couleur remplissaient le ciel bleu,
Et les étudiants nouvellement licenciés fouilleront des fossiles charmants
A la couche la plus haute de l'atmosphère
Vers l'azote glacé scintillant
Ou découvriront des traces de pas gigantesques des hommes transparents
A la strate du gré au crétacé.

Toutes ces propositions
Sont soutenues dans la quatrième extension
Au titre des traits caractéristiques des psychologies et des temps eux-mêmes.

 MIYAZAWA Kenji (1896-1933) est le plus grand poète japonais du vingtième siècle. Il est également connu comme un auteur de contes pour enfants. Les asura sont les démons bouddhiques. Ce poème ouvre son recueil de poèmes le plus important Printemps et Asura, volume 1 (1924). Ignorés à l'époque, ses poèmes intellectuels ont été une innovation radicale de la poésie japonaise, généralement fondée sur le lyrisme simple. On ne peut oublier que c'était un agronome pour comprendre ses œuvres tellement exceptionnelles dans la littérature japonaise.
 Je dois peut-être ajouter que son image populaire est presque le contraire de ce que ses poèmes sont réellement. C'est un homme du nord qui était un professeur de l'école agricole. On préfère lui attribuer l'image d'un poète pastoral qu'il n'était pas. Malheureusement, on a publié posthumement un poème médiocre de paysan Malgré la pluie (Amé-ni-mo maké-zu), actuellement le seul poème de lui qui soit connu de tout le monde. J'ai souvent du mal à convaincre que ses poèmes sont excellents à cause de ce poème maudit.
 Je n'avais jamais osé le traduire, car ses poèmes me font presque peur. Ils sont véritablement intraduisibles, mais je vais tenter des fois.

vendredi 29 août 2008

Fan d'Auschwitz (poème d'ITOH Hiromi)

Fan d’Auschwitz

Là
Étaient entassés
Préjugés généraux des Européens
Agressivité générale des Européens
Sentiment menacé des Européens généraux
Sensations et moyens de vie généraux
Sous la forme des tas de cheveux ou de chaussures
La couleur était ternie dans la vitrine
Comme ils sont conservés à température et humidité appropriées
La matière ne s’altère pas même si l’apparence change de couleur
C’est une généralité
Jamais particulière
Préjugés traditionnels des Européens
Agressivité traditionnelle des Européens
Sentiment menacé des Européens traditionnels
J’ai vu l’entassement
Comme si je regardais une œuvre
C’est une
Œuvre dont
Les innombrables parties
S’accumulent les unes après les autres
Et se réunissent
Très obscènes
Grotesques
Que la culture européenne a créées
J’ai vu l’entassement
Comme si je regardais un tableau

Une face de chambre est faite de vitrine, où sont entassés les cheveux. Ce sont des amas dont l’arrière est haut et l’avant est bas. Un ami qui m’accompagnait se demanda si le support était oblique. Ces innombrables cheveux étaient de petits tas ronds et rebondis pour chaque personne, certains étaient tressés, et ces tas ronds et rebondis d’innombrables cheveux avaient tous la même couleur brunâtre. Ont-ils rassemblé les objets de la même couleur ou ont-ils terni d’une même façon ? L’étoffe tissée par les cheveux avait l’air du chanvre banal. Les franges des côtés étaient de cheveux.
En regardant les prothèses de jambe entassées, je pensai que la direction du musée exposerait mains et jambes conservées, si les nazis avaient senti le besoin de les garder.
Les chaussures sont entassées à travers deux salles. Les nom et prénom sont inscrits à chaque chaussure. Le nom évoque l’individu. Comme on peut distinguer plus clairement l’un avec l’autre que prothèses de jambe, chaussure et cheveux, il y a moins d’obscénité.

Brosses à cheveux, brosses à dents
Cuvettes, pichets
Plus près du corps
Moins je ne peux m’affronter
Je veux voir
L’obscénité augmente
Les objets corporels de chaque individu
S’assemblent
En quantité innombrable
Ces objets corporels rassemblés
Sont d’une obscénité immense
Besoin général de l’être humain, plaisir
Et objets corporels rassemblés sont devant mes yeux
Je les fixe
Ils ne sont pas dissimulés
Les choses que les nazis ont recueillies avec une intention
Sont entassées
Et montrées
Il me semble
Qu’un crime non dissimulé n’est pas un crime
Au moment de la fin de guerre
Les tierces personnes (Européens) ont jugés les criminels (Européens)
Saisis et entassés
Cheveux, prothèses de jambe, chaussures, sacs
Que ceux-ci a recueillis et disposés avec une intention
Les objets dont les propriétaires ont changé l’un après l’autre et puis disparu
Entassés
Expriment
Ainsi
Le grotesque des criminels
Ainsi
Le grotesque des tierces personnes

Parmi tous les bâtiments, les pavillons 4, 5, 6, 7 et 11 sont ouverts et exposés au public. Il y a des photos sur les murs du couloir ni clair ni chaud qui va de l’entrée jusqu’au fond de ces pavillons 5, 6 et 7. Le visage qui regarde en face, rasé et sans chapeau, est dans le cadre de la taille d’à peu près A5, nom et prénom, date de naissance, profession, dates d’entrée et du décès sont inscrits à la main en bas. Lorsqu’on entre au pavillon 6, sortant du pavillon 5, il y a encore des photos sur les murs. Il y en a encore au pavillon 7. Le nombre est énorme. La collection dans la salle est d’une série de photos de face, de profil, et de trois quarts. Seule la photo de trois quarts est avec la casquette pour les garçons, et l’écharpe pour les filles, ce qui nous permet d’identifier le sexe. On aperçoit un grand clou pour soutenir la tête rasée sur le profil. Je choisis les personnes au beau visage, et je lis nom et prénom, profession, pour connaître les individus. Je fais la soustraction pour mesurer le temps entre l’entrée au camp et la mort de la personne. Il y a des gens qui n’ont vécu que quinze jours. Il arrive que je me dise que la personne a vécu non moins de huit mois. Les exemples innombrables me lassent de lire chaque donnée. Je les ai lues relativement avec soin au pavillon 5, mais je n’ai fait que parcourir le tout aux pavillons 6 et 7.

Le brouillard apparut le 5 mars, et la vue blanchoya. Il n’y eut presque plus de neige. Le vent fort souffla. La plupart des champs cultivés légèrement mouvementés était morts, mais la verdeur occupait quelques pour cent.

Il plut le 6 mars, les environs se transformèrent en marécage. L’eau de neige et de pluie restaient dans les creux du champ et aux côtés de la route. Des tas de pailles et des herbes mortes étaient trempés dans une sorte d’étang.

Replika de Jozef Szajna fut représenté dans un endroit réduit à la structure d’un gymnase. Le centre est la scène, et l’amphithéâtre l’entoure. Des tas de papiers journaux et de chiffons sur le sable étendu. Des poupées délabrées sont dressées dans les alentours. D’abord, les prisonniers sortent rampants des papiers journaux et des chiffons, grouillent en gémissant, tripotent les poupées. Un homme quinquagénaire apparaît avec une tenue qui met son corps en relief. Son mouvement puissant. Il traîne le tissu sur lequel sont imprimées les séries de photos, de face, de profil, et de trois quarts. Il lance des objets fumeux dans la tribune, il tire les poupées en bas, il éparpille les photos déchirées comme confettis aux spectateur en hurlant. J’en ai ramassé une pour y trouver le visage d’un prisonnier qui regardait en face. Aucun mot polonais n’est prononcé. Je crois que la fumée, le sable, les photos éparpillées et les prisonnier dénoncent, bien sûr. Mais l’intérêt de Shajna, l’émotion de Shajna, est dans les membres déchirés, les corps entassés, la chambre à gaz. Moi, je le vois, et je suis ému par ce fait.

Je vois les différences selon les individus sur les photos jetées
Je vois le quotidien, la douleur, et l’espoir des individus
Mais les photos dispersées les unes après les autres
Remplissant la tribune avec leur grand nombre
Ecrasent les individualités
Par leur cumul
J’y suis allée pour voir les objets entassés
En Pologne, on ne dit pas Auschwitz mais
Oświęcim
Je vais en bus pour Oświęcim
Le bus s’arrête aussi devant le musée hors de la ville d’Oświęcim
Les objets qui y sont exposés sont
Ce que les nazis ont recueilli parce qu’ils le voulaient
Ce que les tierces personnes ont exposé parce qu’elles le voulaient

Poème publié en 1985, traduit de japonais par moi.

J'ai déjà traduit deux poèmes "sexuels" de cette poétesse qui excellait à la provocation. Ce poème dont le titre est déjà un scandale a été écrit à la même période. Mais il n'est nullement moqueur ni antisémite. Elle dit que le musée d'Auschwitz est obscène, parce qu'il annihile les individualités des morts, et y oppose sa curiosité de femme d'une façon autodérisoire.

vendredi 20 juin 2008

Ma chère âme (poème de TAKAMI Jun)

Ma chère âme,
Je profite de cette occasion pour te dire la vérité.
Mon œsophage
M'était beaucoup plus précieux que toi.
Je m'en rends compte maintenant que je l'ai perdu.
Si on me demandait de choisir l'un des deux à ce moment précis,
Je te vendrais, mon âme.
Déjà, l'âme a le meilleur prix dans ce monde.
J'ai livré mon œsophage avec de l'argent de ma part.
Ma chère âme,
Tu me disais depuis tout le temps
"Que la vie soit comme la lave du volcan qui s'explose."
Ému, j'ai suivi ton conseil.
Je ne pense pas même à présent que tu avais tort mais,
Une fois que je me suis exposé à la véritable éruption de lave,
Tu te cachais dans la fissure en sécurité
Dans la lave déjà froide et solidifiée,
Et tu n'en es pas sortie si fort que je t'appelle.
J'ai eu une brûlure terrible.
Tu n'es pas venue à mon secours.
Tu m'as joué ces tours plusieurs fois.
Ma chère âme,
Mon œsophage ne m'a pas fait souffrir comme toi.
Il m'écoutait sans mot dire.
Il ne m'a pas trompé comme tu as fait.
Tu n'es pas lâche, mais tu ne fais pas ce que tu dis.
Si je te le fais remarquer, tu n'a qu'à dire que,
Différemment du corps, dire est faire pour l'âme,
Et qu'il n'y a pas de contradiction au fond.
Et toi, tu es exempt du cancer au fond,
Si l'œsophage en souffre.
Tu as vraiment un statut superbe.
Mon œsophage me faisait fidèlement nourrir mais,
Tu ne faisais que des observations superficielles sur la vie.
Ma chère âme,
La fonction de l'œsophage m'est plus précieuse que tes mots.
J'aimerais bien attraper une âme avec ses beaux mots
Pour l'amener dans le monde où il n'y a que des actions,
Et lui faire souffrir tout en la rendant malade de cancer.
Que dira l'âme éloquente alors?

TAKAMI Jun (1907-1965), romancier et poète japonais.

vendredi 13 juin 2008

Nous chantons l'air de marche (poème de OGUMA Hidéo)

Ne tiens pas compte de l'immaturité de ton art.
Un poète médiocre
Maudit la langue japonaise...
Aurait-il pu écrire un bon poème
Si par hasard il était né dans l'union soviétique?
Je n'en suis pas sûr.
Il aurait dit :
Le russe n'est pas rythmique, me semble-t-il...
Jamais content,
Où que tu sois né, c'est la même chose,
Ceux qui n'ont pas de passions n'ont pas de chants.
Je vais t'apprendre
Comment le japonais donne le rythme.
Seul celui qui a découvert son ennemi
Fait bouillir son coeur de haine.
Tu es désespéré de la métrique de la langue japonaise.
Et tu prétends écrire des poèmes
Selon la réalité contenue dans la langue.
D'accord, d'accord,
Tu accueilles bien la langue
Seulement quand elle te fait visite accompagnée de rythme.
Tu serais bien content
Si une poule se jetait dans ta casserole
Accompagnée de poireau.
Mais je pense que rien n'ira comme tu t'attends.
Il vaut mieux que tu ailles chercher de nouveaux mots, une nouvelle forme,
En sonnant des cloches et des tambours.
Nous, nous n'avons pas de temps pour cela.
Nous chantons des problèmes d'aujourd'hui
Avec les mots d'aujourd'hui.
Nous les jeunes poètes prolétaires,
Ne soyons pas fatalistes comme eux
A l'égard de la langue.
Qu'ils bégaient pendant non moins de dix mille ans.
Et nous,
Nous ferons épanouir les fleurs du rythme dans la langue japonaise.
Nous tous
Nous chantons l'air de marche.

OGUMA Hidéo est un poète prolétarien (1901-1940). Les poètes japonais modernes se plaignent souvent de ce que leur poésie n'aie pas de rimes comme dans la poésie occidentale.

jeudi 15 mai 2008

Quatre mille nuits et jours (poème de TAMURA Ryûichi)

Pour qu'un poème naisse,
Il faut que nous tuions
Tuer beaucoup d'êtres
Fusiller, assassiner, empoisonner beaucoup d'êtres que nous aimons.

Regarde,
C'est seulement parce que nous voulions la langue tremblante d'un seul petit oiseau
Dans le ciel de quatre mille nuits et jours,
Que nous avons fusillé
Le silence de quatre mille nuits et le contre-jour de quatre mille jours.

Ecoute,
C'est seulement parce que nous avions besoin des larmes d'un seul enfant affamé
Parmi toutes les villes pluvieuses, les hauts fourneaux,
Les quais en plein été et les mines de houille,
Nous avons assassiné
L'amour de quatre mille jours et la compassion de quatre mille nuits.

Rappelle-toi,
C'est seulement parce que nous voulions la peur d'un seul chien perdu,
Qui voie ce que nos yeux ne peuvent voir,
Qui entende ce que nos oreilles ne peuvent entendre,
Nous avons empoisonné
L'imagination de quatre mille nuits et la mémoire froide de quatre mille nuits.

Pour accoucher d'un poème,
Nous devons tuer nos êtres chéris.
Ceci est le seul chemin pour faire ressusciter les morts,
Que nous devions suivre.

TAMURA Ryûichi (1923-1998) est probablement LE poète qui représente la poésie japonaise d'après-guerre. Ce poème sublime a été publié en 1956.

lundi 12 mai 2008

Paysage (poème de YAMAMURA Bochô)



Paysage
Mosaïque argent pur

Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Sifflet paille à peine audible
Fleurs de colza partout

Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Gazouillement des allouettes
Fleurs de colza partout

Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Fleurs de colza partout
Malade est la lune en plein jour
Fleurs de colza partout.


C'est la version originale.

YAMAMURA Bochô est un poète symboliste et auteur de la littérature enfantine (1884-1924). Ce poème, écrit seulement avec les caractères phonétiques sans utiliser aucun idéogramme, a été publié en 1915. C'est le premier poème japonais qui montre le souci typographique.

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samedi 26 avril 2008

Quand j'étais la plus belle (poème d'IBARAGI Noriko)

Quand j'étais la plus belle
IBARAGI Noriko

Quand j'étais la plus belle,
Les villes s'écroulaient à grand bruit,
Il arrivait qu'on voyait le ciel
D'un côté saugrenu.

Quand j'étais la plus belle,
Beaucoup moururent dans mon entourage.
Je perdis l'occasion de me maquiller
A l'usine, à la mer, à l'île sans nom.

Quand j'étais la plus belle,
Personne ne m'offrit de cadeaux tendres.
Les garçons ne connaissaient que le salut militaire,
Et ils partirent tous en ne laissant que le beau regard.

Quand j'étais la plus belle,
Ma tête était vide,
Mon coeur était endurci,
Seuls mes membres brillaient marrons.

Quand j'étais la plus belle,
Mon pays perdit la guerre.
Qu'est-ce que cette connerie?
Je marchai fièrement dans la ville humiliée en relevant les manches de ma chemise.

Quand j'étais la plus belle,
Le jazz déferlait de la radio.
Dans un vertige comme si j'arrêtais de fumer,
Je dévorai la douce musique étrangère.

Quand j'étais la plus belle,
J'étais très malheureuse,
J'étais très confuse,
J'étais trop solitaire.

Donc j'ai décidé. De vivre le plus longtemps possible.
J'ai peint de très jolies peintures dans ma maturité.
Comme le Français Papy Rouault.
N'est-ce pas?

vendredi 18 avril 2008

Le col (poème de MAKABE Jin)

Le col (1947)
MAKABE Jin

Le col est un endroit qui force une décision.
Une mélancolie claire pour une séparation y coule.
Celui qui est monté jusqu'au sommet
S'expose à l'azur imposant,
Et puis lui montre son dos.
Les paysages y sont reliés,
Mais on ne peut entrer dans une différente vue
Sans perdre une autre.
C'est seulement en subissant une grande déchéance
Qu'un nouveau monde s'ouvre.
Quand vous êtes sur le col,
La route passée vous laisse un souvenir,
Et celle qui s'ouvre porte un espoir.
Elle ne vous répond pas.
Elle ne fait que vous appeler sans cesse.
Même si vous avez une destination précise,
Là, vous devez
Vous séparer pour un autre monde.
Afin d'enfouir cette pensée,
Le voyageur garde tout le paysage visible dans ses yeux,
Urinant lentement,
Cueillant les herbes,
Ou fumant une cigarette.

MAKABE Jin (1907-1984) est un poète japonais qui vivait à Yamagata, une ville de la région du nord-est.

Ceci est probablement le meilleur poème japonais d'après-guerre à mon avis. (Je préfère la poésie sévère au romantisme humide.) Je suis désolé pour la traduction hâtive comme d'habitude.

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mardi 15 avril 2008

En ce qui concerne ta sensibilité (1977)

IBARAGI Noriko

Ne prête pas aux autres
Ton coeur qui se dessèche.
C'est toi qui as négligé de l'arroser.


Ne prête pas à tes amis
Ta hargne de ces jours-ci.
Qui des deux a perdu la souplesse?


Ne prête pas à ta famille
Ton énervement.
C'est moi qui n'était bonne à rien.


Ne prête pas à ta vie
La perte de ton premier espoir.
Il était faible dès le début.


Ne prête pas à l'époque
Tout ce qui est foutu.
Abandon de la dignité à peine luisante.


En ce qui concerne ta sensibilité,
C'est à toi de la garder.
Idiote.


IBARAGI Noriko (1926-2006) représente la lignée de poétesses d'après-guerre au Japon.

mercredi 9 avril 2008

Le crépuscule (poème de YOSHINO Hiroshi)

Le crépuscule
YOSHINO Hiroshi

Comme toujours
La métro était pleine.
Et
Comme toujours
Jeunes hommes et jeunes filles étaient assis
Les personnes âgées étaient debout.
Une jeune fille qui baissait la tête se leva
Pour céder sa place à une personne âgée.
Elle s'assit à la hâte.
Elle descendit à la prochaine station sans la remercier.
La jeune fille se rassit.
Une autre personne âgée fut poussée
Vers elle d'un autre côté.
Elle baissa la tête.
Mais
Elle se releva
Lui céda
Sa place.
La personne âgée descendit à la prochaine station en la remerciant.
La jeune fille se rassit.
Comme on dit jamais deux sans trois
Une autre personne âgée fut poussée
Devant elle.
Pauvre jeune fille
Baissa la tête
Et elle ne se leva pas cette fois-ci.
Ni à la prochaine station
Ni à la prochaine station
En mordant sa lèvre basse
En raidissant son corps ---.
Je descendis de la métro.
Tendue, baissant sa tête,
Jusqu'où est-elle allée?
Une personne gentille
Est victime du mauvais sort malgré elle
Partout tout le temps.
C'est qu'elle
Eprouve la douleur d'autrui
Comme la sienne.
Jusqu'où peut-elle aller
Reprochée par sa propre gentillesse.
Mordant sa lèvre
Dans la douleur
Même sans voir le beau crépuscule.

Poème de YOSHINO Hiroshi (1926-)

Lorsque j’ai appris ce poème au collège, je ne l’ai pas du tout apprécié. Je croyais qu’il était hypocrite. C’est que j’avais un esprit tordu. Je comprends la qualité de ce poème maintenant. Pour ceux qui ne la saisissent pas bien: Le poète s’est ému surtout de la beauté du crépuscule, et il a eu empathie pour cette jeune fille qui ne pouvait pas en profiter.

Article précédent: Le monde est un livre (poème de OSADA Hiroshi)

Le monde est un livre (poème de OSADA Hiroshi)

Le monde est un livre (1991)
OSADA Hiroshi

Lisons des livres.
Lisons plus de livres.
Lisons encore plus de livres.

Les livres ne sont pas que des lettres écrites.
Lumière du soleil, étincellements des étoiles, chants des oiseaux,
Bruissement des rivières, ce sont des livres.

Silence du bois des hêtres,
Fleurs blanches des cornouillers,
Grand orme solitaire, ce sont des livres.

Il n'y a rien qui ne soit pas livre.
Le monde est un livre ouvert,
Ecrit avec les mots invisibles.

Urumqi, Messine, Tombouctou,
Ce ne sont que des points sur la carte.
Les villes lointaines des pays lointains sont des livres.
Le livre des habitants est la ville.
Les rues libres sont des livres.
Chaque lumière de la fenêtre dans la nuit est un livre.

Les chiffres du marché de Chicago sont un livre.
La tempête de sable dans le désert du Nefud est un livre.
Deux yeux fermés du dieu de la pluie de Maya est un livre.

Un homme porte dans son coeur un livre appelé la vie.
Un homme est un livre.
L'expression d'un vieil homme amnésique est un livre.

La plaine, le nuage, et puis le vent.
Gazelles et gnous qui meurent en silence sont des livres.
La dignité sans autorité est le tout.

Une petite astre dans les vingt milliards d'années-lumières.
Ce n'est rien d'autre: Vivre,
C'est savoir penser.

Lisons des livres.
Lisons plus de livres.
Lisons encore plus de livres.

Poème de OSADA Hiroshi (1939-)

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vendredi 28 mars 2008

Iya-saka-saka-saka-sano-sano-sa (poème d'ITOH Hiromi) (1987)

Le 15 septembre. Le cri de la fête a été unifié à « Boshita[1] ». Cloches, tambours et trompettes. Cloches, tambours et trompettes. Les hommes adaptent leurs corps au rythme, dansent, s’excitent, se tendent, s’enivrent au regard des autres. Les chevaux ornés s’excitent. Les chevaux urinent sur la rue comme de grands jaillissements. Des excréments mous, tièdes et humides s’entassent sur la rue sortis d’anus des chevaux. Les hommes dansent en les écrasant. Les garçons à la fête ont envie de dire que les chevaux ont de grosses couilles. Surtout aux jeunes filles qui se sont préparées pour la fête à l’instar des hommes, maquillées, et en se pressant leurs seins. Ils le leur disent et tout le monde rit. Les hommes à l’âge sexuellement épanoui. Les chevaux à l’âge sexuellement épanoui. Cloches, tambours et trompettes. Le rythme adapte les corps d’hommes au rythme. Iya-saka-saka-saka-sano-sano-sa.


Soyez bienheureux

Bienheureux est le coït

Les hommes croissent et croissent

Les hommes meurent et meurent

Ils croissent et croissent

Ils meurent et meurent

S’ils croissent ou meurent

Bienheureux est le coït

Le coït est amusant

Amusant est le bébé

Je l’ai dit jusque là et mon mari m’a dit

Ce n’est pas vrai

Je pense que ce n’est pas ta logique

Lorsque je lui ai demandé

Qu’est-ce que je dois faire alors ?

Il m’a dit

Le coït n’est pas le mot

Il ne correspond pas à ta logique, voire à celle de toutes les femmes, je suppose

Soit, j’ai dit

J’ai remplacé tous les mots coït par la baise, mais

Mon mari a dit

Non, non

Il me semble que ça ne correspond pas non plus à ta logique

Quand je lui ai dit

Je ne vois pas où est la faute

Il m’a dit

Je pense qu’il te manque la pensée qui trouve le coït amusant

De surcroît, tu n’as jamais utilisé au quotidien le mot comme la baise en t’amusant

Il me l’a dit

Par conséquent, ta logique n’est ni coït ni baise

Elle est quelque chose de bien différent

Même pour celle de toutes les femmes

Elle doit être quelque chose de différent autant que je comprenne

Soit, j’ai dit

J’ai substitué

À tous les coïts remplacés par la baise

L’accouchement


Soyez bienheureux

Bienheureux est l’accouchement

Les hommes croissent et croissent

Les hommes meurent et meurent

Ils croissent et croissent

Ils meurent et meurent

S’ils croissent ou meurent

Bienheureux est l’accouchement

L’accouchement est amusant

Amusant est le bébé


C’est bien ça

Mon mari est convaincu

C’est bien ça

Mon mari rit

C’est bien ça

Je ris moi aussi

C’est bien ça

La logique des femmes

Je n’aime pas l’expression comme la logique des femmes

C’est bien ça

Une logique des femmes tout de même

C’est bien ça


Soyez bienheureux

Bienheureux est l’accouchement

Les hommes croissent et croissent

Les hommes meurent et meurent

Ils croissent et croissent

Ils meurent et meurent

S’ils croissent ou meurent

Bienheureux est l’accouchement

L’accouchement est amusant

Amusant est le bébé

Le bébé danse

Danse le cheval

Le cheval a détruit

Bienheureuse est la destruction

Truie truie détruit[2]

Bienheureuses sont destruction et reproduction

Il y a reproductions croissantes

Iya-saka-saka-saka-sano-sano-sa


Mon mari a dit

Je veux que ce soit encore plus proche de toi

Diminuer les bébés

Concevoir les bébés

Accoucher les bébés

Avorter les bébés

Câliner les bébés

Supplicier les bébés

Tuer les bébés

Abandonner les bébés

Iya-saka-saka-saka-sano-sano-sa


Je veux que ce soit encore plus proche de toi

Diminuer Kanoko

Concevoir Kanoko

Accoucher Kanoko

Avorter Kanoko

Câliner Kanoko

Supplicier Kanoko

Tuer Kanoko

Abandonner Kanoko

Manger Kanoko


L’homme dont j’ai serré la main hier soir

Laquelle j’ai embrassée

Et que j’ai baladé sur tout le trajet

À Sakuradaï Fujimidaï Hatsudaï Surugadaï Nanpeidaï[3] sans que je puisse décider de me séparer

Était un homme mince de petite taille

Moi, j’adore les jeunes hommes minces de petite taille

Il tape le clavier d’ordinateur

Il tape le clavier d’ordinateur

Il tape

Cela apparaît clairement sur le moniteur

Je me suis accroché à lui

J’ai sucé le doigt mince du jeune homme

Clair

Iya-saka-saka-saka-sano-sano-sa

Mon mari est absent

Je fais attention

Pour qu’il ne le découvre pas

Même s’il le découvre, je crois qu’il me pardonne

J’adore les hommes myopes, musclés et un peu chauves, petits ou grands

J’adore les hommes mûrs, poilus, ayant pris de l’embonpoint, de taille relativement petite

J’adore les hommes de grande taille qui a la vertèbre comme le pénis et la moelle osseuse comme le sperme

J’adore les hommes aux paupières fendues, qui ont la fracture de jambe, ni petits ni grands

J’adore les hommes qui ont le poignet extrêmement mince

J’adore les hommes qui ont la longue langue

J’adore les hommes de petite taille qui ont une cicatrice de brûlure à la main droite

J’adore les hommes

Alors que c’est la femme que j’aime depuis non moins de quinze ans et avec qui que je veux mourir

J’adore les hommes à part cela

Et puis surtout

J’adore les hommes dont le visage ressemble au mien, c’est-à-dire

Aux pommettes saillantes, aux yeux en amendes qui sont loin l’un de l’autre

J’adore les hommes gentils même s’ils sont parfois rudes

J’abhorre les hommes vieillis aux orbites creuses qui ont la même constitution que moi, c’est-à-dire

Au cérumen poisseux, aux aisselles puantes

Non, je les adore

Non, je les abhorre

Je les abhorrais

Je les adorais

Non, je les adore

Je posséderai par mon esprit mon fils qui naîtra dans un avenir pour avoir le mêmes visage, constitution et caractère que moi

Je l’aime

Bien que je ne l’aie pas encore rencontré

Je l’aime

Puis-je le voir un jour ?


S’ils croissent ou meurent

Bienheureux est l’accouchement

L’accouchement est amusant

Amusant est le bébé

Le bébé danse

Danse le cheval

Le cheval a détruit

Bienheureuse est la destruction

Truie, truie, détruit

Bienheureuses sont destruction et reproduction

Il y a reproductions croissantes

Iya-saka-saka-saka-sano-sano-sa

Il y a citations et références à L’histoire de Komachi de Ôta Shôgo, la fête de Boshita-matsuri de Kumamoto, des lettres à moi de Araki Yoshinobu[4].



[1] Boshita-matsuri. Le nom d’une fête annuelle à Kumamoto dans le sud du Japon à l’île de Kyûshû.

[2] Boshita boshita horoboshita. Le dernier mot veut dire “On a détruit”.

[3] Noms de lieux de Tôkyô.

[4] Photographe japonais.

Article précédent: La vie de Takagi Kyôzô (biographie succincte)

Article prochain: Procès d'Oé Kenzaburô

jeudi 20 mars 2008

Coing (poème de Takagi Kyôzô)

Coing - Le rêve du moment du décès de Fudji

Je passais le sentier étroit dans les herbes mortes lorsque je trouvai un coing tombé dans la boue. Mon cousin mort y mangeait une boulette de riz. Je voulus ramasser le coing, mais je n'y arrivai pas quoi que je fasse......

Ah! il doit neiger maintenant aussi dans mon pays.


***

Fudji (Fuchi) est la femme du poète, décédée très jeune. Le recueil de poèmes "Marumero" (Coing) est dédiée à sa mémoire. Tous les morceaux que j'ai traduits sont tirés de ce livre.

Comme la traduction de ces poèmes est assez hâtive, j'attends vos conseils, suggestions et commentaires, même si vous ne parlez ni japonais ni tsugaru :)
Vous pouvez consulter la version originale au lecteur sur MySpace (Cliquez sur le bouton "Lyrics").

L'article précédent: Trois poèmes de Takagi Kyôzô

Trois poèmes de Takagi Kyôzô

Elle, ce jour-là...

Sur le sentier où on allait ramasser les bourgeons,
Je me souviens, là-bas, une tourterelle roucoulait.
Au marécage où on allait prendre les pétasites,
Je me souviens, là-bas, un coucou chantait.

Au bord de la rivière où elle m'a répondu pour la première fois,
Sentait l'odeur des roses sauvages,
Dans le bois des pins où elle m'a entendu,
Je me souviens, un tarin des aulnes gazouillait.

Ah! maintenant que tout ça commence à ternir,
A ce crépuscule dans le centre de Tokyo avec sa circulation mouvementée,
Ce que je comprends au fur et à mesure avec le temps est
Ses sentiments qui faisaient jeter les pétales du pissenlit
Une par une, une par une,
A elle, ce jour-là, sur le chemin de retour du bois.


***

Tourterelle orientale

Pétasites japonais

La jeune pousse et le tige sont comestibles. Cette plante ressemble fort à la rhubarbe.

☆☆☆

Eclair sur la rizière

Les grenouilles coassent et il y a éclair sur la rizière,
Mais elle ne sort pas encore.
Il finit par pleuvoir et je suis trempé comme une soupe,
Mais je ne veux plus bouger d'ici à tout jamais.

Comme la pluie se fait violente peu à peu,
Les grenouilles ne coassent plus,
Et il paraît que la nuit tombe,
La lumière de chez elle s'est éteinte.

☆☆☆

L'existence - La nuit du jour du mariage -

Ca, ce n'est que le vent,
C'est les peupliers qui font ce bruit.
Pleure pas.
Pleure pas.
As-tu déjà vu une nouvelle mariée pleurer comme ça?
Pleures-tu puisqu'on n'a pas un sou?
Pourquoi doit-on fêter un mariage aussi misérable?

(C'est comme si tout nous avait été prodigué.)

Même si nos corps maigres se touchent,
Ca ne chauffe pas du tout.
Ah! nous deux,
Nous sommes telles les mouches qui soustraient la lumière du jour.
Fréquenteras-tu le bureau dès demain, habillée de jupe violette et de manteau noir, toi aussi?
On est nouveau mari et nouvelle mariée misérables.
Pleure pas.
Pleure pas.
Il n'y a rien d'effrayant.
Ca, ce n'est que le vent,
C'est les peupliers qui font ce bruit.

L'aube (poème de Takagi Kyôzô)

Ca doit être maman qui fait ce bruit en faisant pipi debout.

Papa est rentré, tout couvert d’écailles,
En sortant du brouillard.

C’est une bonne pêche!

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